On lui a volé du matériel. On lui a ouvert une ponceuse en deux. Elle fabrique quand même des planches parmi les plus personnalisées du marché. Marion Albo, shapeuse à Soustons, ne lâche rien.
Les femmes sont rares en France à confectionner des planches de surf. Et encore plus rares à en faire leur métier. En France, il n’existe qu’une seule shapeuse professionnelle, et elle vit ici, dans les Landes. Rencontre avec Marion Albo, installée à Soustons.
Un sujet tiré de l’émission PopEx « Sur la planche » (France 3 Nouvelle-Aquitaine), incarné par Ana Hadj-Rabah.
Quel est ton métier ?
Je fabrique des planches de surf. Mon activité regroupe trois corps de métier : le shape : designer une planche et la découper ; le glass : la stratification (rendre étanche, et ajouter du vernis et des couleurs) ; et enfin le ponçage
Combien de femmes sont shapeuses en France ?
Je suis la première shapeuse à en vivre et à exercer ce métier tous les jours. Une autre s’était lancée avant moi mais elle est partie en Californie. J’ai longtemps été la seule sur le marché. Aujourd’hui, d’autres filles font certaines parties de la planche, mais pas dans leur propre atelier comme moi.
Comment es-tu devenue shapeuse ?
Devenir shapeuse n’a pas été une évidence. À la base, je voulais être architecte, et j’ai toujours bricolé à la maison. J’ai donc logiquement fait des études d’architecture et de design. Pour mon oral de master, j’ai eu la chance de pouvoir designer une planche ou une combinaison. J’ai fait une étude là-dessus, et essayé de l’adapter aux femmes, car à l’époque, tout était fait pour les hommes, que ce soit les combinaisons ou les tailles des planches.
Pendant cinq hivers, j’ai voyagé en Australie pour me former et me perfectionner dans le shape.
Puis, le rêve de venir vivre à Hossegor m’a poussé à quitter l’architecture. J’ai d’abord postulé en tant que designer dans toutes les boîtes possibles du surf du Pays basque : la Surf board factory de Quiksilver, à Euroglass à Hossegor. J’avais été embauchée pour faire du design, et au dernier moment, on m’a envoyé dans la partie conception et fabrication. J’ai un peu râlé au début, et finalement, j’y ai pris goût. J’ai fait mes premières planches il y a 8 ans.
Pendant cinq hivers, j’ai voyagé en Australie pour me former et me perfectionner dans le shape. J’ai shapé des planches pendant des mois, en continu. Et il y a 4 ans, j’ai ouvert mon propre atelier à Soustons, dans les Landes.
Étais-tu surfeuse quand tu t’es lancée ?
Je surfais, mais pas depuis très longtemps. J’avais 2 ou 3 ans de surf quand j’ai fait ma première planche, un petit short board. Mais mon parcours d’ingénieure m’a aidé à comprendre la logique : pour shaper, il faut une certaine compréhension de la glisse, de la mécanique des fluides et d’ingénierie si on n’est pas un surfeur expérimenté.

Le fait d’être une femme a-t-il été un problème dans ce métier ?
Oui. C’est un métier d’hommes. Au début, je sentais que beaucoup de shapers se disaient « Une femme, qu’est-ce qu’elle fout la ? ». Il y a du sexisme, du chantage. Les garçons essaient de me prendre des contrats, il y a beaucoup de jalousie. On m’a piqué du matériel, on m’a même ouvert une ponceuse en deux. Ça ne rend pas la chose facile…
C’est aussi un métier très manuel, très chimique, et épuisant.
Tu ne travailles qu’avec des particuliers ou aussi pour des marques ?
Seulement en direct avec des particuliers. Je ne fais que des planches ultra personnalisées. On prend contact avec moi (90% passent par Instagram), et je pose beaucoup de questions pour mieux connaître mon client et adapter sa planche. Je l’interroge sur son type de spot, son surf, afin de le conseiller et de lui proposer quelque chose qui lui correspond. Je fais aussi des visuels 3D, pour leur donner une idée de ce qu’ils vont avoir.
Fais-tu des planches uniquement pour les femmes ?
Je ne fais pas de planches uniquement pour les filles, ce serait me fermer des portes surtout dans un milieu où il est déjà compliqué de pleinement en vivre. Mais j’aimerais et essaie d’avoir de plus en plus un public féminin, en adaptant mes shapes à nos corps, et nos appuis, qui sont différents de ceux d’un homme par exemple. Donc j’adapte les shapes en fonction du client, mais je fais des planches pour tout le monde !