Quatre entreprises contrôlent 70 % du marché mondial des semences. Résultat : en moins d’un siècle, trois quarts des variétés agricoles cultivées ont disparu. En Dordogne, une association résiste et préserve ce patrimoine vivant. Rencontre avec Geoffroy Estingoy, gardien de graines et défenseur d’une agriculture paysanne libre.
Vous avez peut-être remarqué que nos fraises, nos tomates ou nos concombres se ressemblent tous : même taille, même couleur, et souvent, même saveur… Nos fruits, nos légumes et nos céréales sont devenus des produits standardisés.
Ce sont les graines qui déterminent la taille, la forme et la variété des produits que nous mangeons. Problème : le marché des graines est aux mains de seulement une poignée d’entreprises.
En 2018, les quatre plus grosses multinationales du secteur contrôlaient à elles seules 70 % de la production mondiale de semences. Et cela a un impact direct sur ce que nous mangeons : ce sont ces entreprises qui décident des produits que l’on trouve ou pas dans les rayons de nos supermarchés.
Inquiet du monopole exercé par quelques entreprises, un réseau s’est créé partout en France afin de conserver et transmettre des semences anciennes, récoltées par des paysans dans leurs champs. C’est le cas de la « maison des semences paysannes » à Coursac, en Dordogne.
Pour comprendre la démarche, et surtout son importance pour notre alimentation et l’environnement, nous avons rencontré Geoffroy Estingoy, responsable de la maison des semences paysannes de Dordogne.
Un sujet tiré de l’émission PopEx « Pousses Pousses : cultiver autrement », incarné par Laurent Target.

Comprendre les semences paysannes
Qu’est-ce c’est que c’est, des semences paysannes ?
Les semences paysannes se distinguent des semences industrielles. Les semences industrielles sont des clones qui servent à avoir des produits identiques. Elles ont été sélectionnées pour correspondre à des conditions de culture à grande échelle, et pour permettre de gros rendements et s’adapter aux pesticides.
Les semences paysannes, au contraire, sont toutes différentes, et s’adaptent à chaque terroir : c’est super pour le bio, car elles n’ont pas besoin de pesticides pour s’adapter, et contribuent à cultiver la biodiversité.
Quel est l’intérêt des semences paysannes ?
Il y a plusieurs raisons. La première, c’est une question nutritionnelle : le blé industriel par exemple a perdu énormément de ses qualités nutritionnelles. Il contient beaucoup plus de gluten, responsable de nombreux problèmes de digestion.
On a peut-être moins de rendement, mais nos productions sont stables année après année et nos céréales ont moins de maladies.
Il y a aussi des raisons politiques, propres à l’agriculture paysanne. Nous sommes dans une dynamique où on va créer de la valeur dans la ferme et vendre en circuit court, en sortant du modèle industriel.
Le catalogue officiel, gardien d’un monopole invisible
Ça veut dire que vous faites du bio avec vos semences anciennes ? Et comment faites-vous, sans utiliser de pesticides ?
Oui, on fait du bio, et on n’utilise pas de pesticides. L’avantage, c’est que les semences paysannes sont plus stables : elles s’adaptent à leur terroir et aux conditions environnementales, sans avoir besoin de recourir à des pesticides. On a peut-être moins de rendement, mais nos productions sont stables année après année et nos céréales ont moins de maladies.
C’est aussi très intéressant aujourd’hui, avec le dérèglement climatique : des études ont montré que les mélanges de variétés locales pouvaient permettre de recréer des variétés plus résistantes aux sécheresses et aux maladies liées au changement climatique. Le sorgho, par exemple, est très résistant aux fortes chaleurs.
Pourquoi tous les paysans n’utilisent-ils pas des semences paysannes, puisqu’elles sont plus résistantes et meilleures pour notre santé ?
Parce que nos semences ne sont pas dans le catalogue officiel des semences, donc un paysan ne peut pas officiellement les vendre.
Il existe un catalogue officiel des espèces et variétés végétales ?
Oui. Pour pouvoir être commercialisées, ces graines doivent être inscrites au catalogue, qui est établi par l’État. Le problème, c’est qu’il n’y a que 8 500 variétés inscrites, et que ces semences sont des hybrides, et sont presque toutes la propriété de grands groupes.

Nos variétés à nous sont libres de droits, contrairement aux autres qui appartiennent à des multinationales. Pour avoir le droit de propriété, il faut qu’elles soient très stables et très homogènes.
75 % des variétés perdues en un siècle : le chiffre qui donne le vertige
Et ça a changé quoi, le fait que les graines soient toutes pareilles ?
C’est désastreux : ça détruit la biodiversité petit à petit. On a perdu 75 % des variétés cultivées de légumes et de céréales en moins de 100 ans, à cause de la domination de ces variétés uniformes.
Mais alors, c’est légal d’utiliser des semences paysannes ?
Oui. Ce qui n’est pas légal, c’est de les vendre sur internet, par exemple. Nous, on se place dans l’expérimentation et l’entraide paysanne : c’est une sorte de niche juridique qui nous permet de nous échanger des graines à titre gratuit.
La Maisons des semences paysannes de Dordogne
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la « maison des semences paysannes » ? Qu’est-ce que c’est ?
Ce n’est pas une maison à proprement parler, mais une association qui visent à protéger et transmettre les semences paysannes, gérée par des salariés et par des bénévoles. On œuvre depuis 22 ans pour la biodiversité cultivée.
Nos membres : des éleveurs, des jardiniers amateurs… La démarche n’est pas commerciale.
Concrètement, que faites-vous ? Où conservez-vous les graines anciennes ?
On les répertorie et les conserve toutes dans un frigo. Notre maison des semences est plutôt spécialisée sur le maïs. Nous avons donc 60 variétés différentes de maïs. Nous avons aussi une très belle collection de blé, mais aussi beaucoup de semences potagères : nous avons 150 variétés différentes. On a également relancé le tournesol, récemment.
Bertrand Lassaigne, l’homme qui est allé chercher le maïs à sa source
D’où viennent-elles, toutes ces variétés de semences différentes ?
Il y a un homme à l’origine de tout cela : Bertrand Lassaigne, aujourd’hui décédé. Il était agriculteur et l’un des pionniers du bio en Dordogne. Un jour, il reçoit un courrier de sa coopérative, lui disant que ses semences étaient peut-être contaminées par de l’OGM. Il se dit alors que les paysans doivent reprendre la main sur leurs productions de semences.
Alors, il part au berceau des semences, en Amérique latine. Du Guatemala et du Brésil, il ramène 8 ou 10 variétés de maïs notamment, qu’il fait pousser dans ses champs. Ceux-ci sont géants, font plusieurs mètres de haut, et ça attire l’attention. Au fur et à mesure, il a créé un réseau autour de lui, qui est devenu l’association Agrobio Périgord.

Aujourd’hui, les graines nous sont souvent données par des passionnés, des cultivateurs, des gens d’Espagne, du Portugal, d’Italie…
Et qui les plante, ces graines ?
Nos membres : des éleveurs, des jardiniers amateurs… La démarche n’est pas commerciale. Pour les agriculteurs, ils nous empruntent un lot de semences au moment des semis et prennent l’engagement de retourner un volume supérieur de semences après la récolte.