Épisode 1
7 minutes de lecture
Vendredi 4 mai 2018
par Mathias Edwards
Mathias Edwards
Reporter spécialisé dans la culture et le football, qui ne font parfois qu'un, je travaille depuis 2011 pour le groupe So Press (So Foot, Society, So Film, Pédale!, Tampon, Dada...).

Dans les années 1990, les Girondins sont gérés par une bande d’amis que certains surnomment « les copains du vin ». A l’époque, ces passionnés se démènent pour amener leur club aux sommets. En 1999 pourtant, le groupe est racheté par M6. L’histoire de ce rachat raconte, à elle seule, la mutation qui s’est opérée en quelques années seulement dans le monde du foot…

Ce 26 avril 1999, les visages des membres du conseil d’administration du Football Club des Girondins de Bordeaux sont tous barrés par un sourire sans réserve. Du type de ceux qu’on dégaine lors de grandes occasions. Et ce, peu importe la fâcheuse défaite de leur équipe, deux jours auparavant, sur la pelouse de Sochaux.

À l’unanimité, l’assemblée présidée par Jean-Louis Triaud vient de voter la reprise de l’institution par le groupe M6. S’ils sont conscients qu’il s’agit d’un tournant dans l’histoire du club qu’ils portent à bout de bras depuis huit ans, « les copains du vin » sont alors loin de se douter que la chaîne va diriger le club durant les dix-neuf prochaines saisons. Voir plus.

Lunettes, Marlboro et bon vin

« Les copains du vin », c’est ainsi que Jean d’Arthuys, qui prendra le poste de Directeur général des Girondins dès sa reprise par M6, surnomme la bande qui dirige le club depuis avril 1991. À l’époque, le club est placé en redressement judiciaire, suite aux errements financiers de Claude Bez, président aussi emblématique que controversé, durant la décennie précédente. Et c’est l’avocat Jean-Didier Lange, qui a l’idée de rassembler cette petite douzaine de notables bordelais pour sauver une institution sportive qu’il refuse de voir sombrer.

Jean-Louis Triaud et Nicolas de Tavernost
Jean-Louis Triaud et Nicolas de Tavernost — Photo : Dominique Le Lann

Parmi eux, on retrouve entre autres le viticulteur Jean-Louis Triaud, mais également Philippe Charron, qui restera administrateur du club jusqu’à son décès en février dernier, les négociants en vins Eugène Raoux et Didier Vitrac, l’assureur Franck Allard, le futur trésorier Jean-Jacques Laulhé, ou encore Jean-Michel Cazes. Ce dernier se rappelle qu’à l’époque, Jean-Didier Lange l’avait contacté pour « former une bande de Bordelais représentatifs de la ville et de ses valeurs, pour qui il était important que le club vive. » Et accessoirement, réunir les 20 millions de francs nécessaires pour convaincre le tribunal de grande instance de leur confier les Girondins de Bordeaux.

Pour cela, l’équipe profite de la toute récente création du statut de société anonyme à objet sportif (SAOS), pour monter la structure à qui appartiendra le club. Tous seront bénévoles. « C’est là que Jean-Didier (Lange), qui était à la manœuvre, a ramené Alain Afflelou, qui était un de ses clients » fouille dans ses souvenirs le propriétaire du château Lynch-Bages. Le lunettier dirigera le club jusqu’en juin 1996, en collaboration avec Lange. En l’espace de cinq ans, les deux hommes font remonter l’équipe en première division, pour l’amener jusqu’en finale de la coupe d’Europe, perdue face au Bayern de Munich.

Mais au lendemain de la défaite face aux Bavarois, Afflelou est fragilisé par les déclarations de son capitaine, Bixente Lizarazu, qui le déclare « indigne d’être président des Girondins de Bordeaux » et de Gernot Rohr, l’entraîneur qu’il vient de licencier malgré l’épopée européenne, qui regrette « le manque d’élégance » et « le non-respect de la parole donnée » de son président. Le lunettier jette l’éponge et officie son départ le 27 mai 1996.

C’est Jean-Louis Triaud qui le remplace alors à la tête de la SAOS Girondins de Bordeaux. Un choix dicté par des impératifs diplomatiques, selon Jean-Michel Cazes. « Quand Afflelou est parti, Lange a refusé de le remplacer pour ne pas se brouiller avec son client. C’est pour cela qu’il a demandé à Triaud de prendre le poste, étant donné que Jean-Louis n’en avait rien à foutre d’Afflelou. » Le viticulteur fumeur de Marlboro occupera le poste jusqu’en 2017, en dehors d’un intermède de quelques mois, en 2002. Durant les deux saisons qui suivent, l’attelage Triaud-Lange mène la barque bordelaise avec un certain succès, en la qualifiant à chaque fois pour une compétition européenne. Seul hic : les « copains du vin » sentent qu’ils atteignent leurs limites, dans ce football qui a désormais troqué son survêtement contre un costume de banquier.

Ces histoires-là, ce sont essentiellement des histoires d’hommes.

« Assez rapidement, on s’est rendu compte qu’on n’était pas capable de suivre financièrement, donc on s’est mis en quête d’un repreneur » rembobine Cazes. La belle aventure qui aura vu « des types super, mais qui ne pouvaient pas continuer », comme les décrit d’Arthuys, reprendre un club menacé de disparition pour l’amener au sommet du championnat est proche de son épilogue. Mais avant cela, il va falloir régler le dernier de ces conflits qu’une direction collégiale impose. Et ce ne sera pas le moindre.

M6 plutôt que « des Allemands en imperméables »

Alors que Jean-Didier Lange souhaite céder les clés du club aux Anglais d’ENIC, une holding possédant déjà une participation majoritaire dans des clubs en Angleterre, Écosse, Tchéquie, Grèce, Italie et Suisse, Jean-Louis Triaud milite pour les Allemands d’UFA Sports. Aujourd’hui renommée U ! Sports et propriété de Lagardère Unlimited, la firme est alors une société spécialisée dans l’achat et la gestion de droits sportifs. Détenue par Bertelsmann, elle possède déjà le Herta Berlin. Et pour se mettre en relation avec le mastodonte germain, Jean-Louis a sa petite idée : faire appel à M6 via Nicolas de Tavernost, son ami depuis leur rencontre sur les bancs de Sciences Po Bordeaux.

Chriac célèbre avec les Girondins leur victoire en coup de France
Chriac célèbre avec les Girondins leur victoire en coup de France — Photo : Dominique Le Lann

« Un lien qui a été décisif dans le rachat du club, assure aujourd’hui Jean d’Arthuys. Ces histoires-là, ce sont essentiellement des histoires d’hommes. » Celui qui est alors Directeur général de la chaîne accepte la mission, et les négociations débutent en septembre 1998. « Les Allemands ont regardé le dossier, fait un audit complet, et ont fini par nous dire qu’ils étaient intéressés par le rachat du club, resitue d’Arthuys, à l’époque Directeur du développement de M6. Mais ils pensaient que ce serait pas mal qu’on vienne avec eux pour qu’ils ne soient pas “les Allemands qui débarquent à Bordeaux”. Et de fil en aiguille, le truc s’est inversé et nous sommes devenus porteurs du projet. On sentait bien que les Bordelais préféraient M6 aux Allemands. À chaque fois que débarquaient des Allemands en imperméables dans les couloirs du Haillan, ça ne plaisait pas trop à la bande de copains qui avaient repris le club. »

La stratégie des Allemands est payante. Car ce beau jour d’avril 1999, si le conseil finit par voter à l’unanimité la cession du club à M6, qui est alors devenu majoritaire dans le projet, Jean-Michel Cazes ne cache pas que c’était essentiellement « parce que c’était français ». Une condition primordiale pour la bande de notables, qui n’ont d’autre choix que de vendre sans cession d’action un club qu’ils ont géré pendant huit ans à titre totalement bénévole. « Ils ont fait jouer la fibre patriotique, et M6 trouvait également que posséder un club les rendrait plus sérieux pour négocier des droits sportifs, synthétise d’Arthuys. On l’a vu avec Canal+, c’est un moyen de passer un cap en matière de crédibilité dans ce milieu-là. »

C’est donc contre l’engagement d’une augmentation de capital de 120 millions de francs que la chaîne devient l’actionnaire majoritaire des Girondins de Bordeaux. Un événement que tout le club accueille avec enthousiasme, à commencer par Élie Baup, l’entraîneur de l’équipe première, qui garde un souvenir ému de ses échanges avec Jean Drucker, qui présidait alors la chaîne qu’il avait créée. « C’est la première personne de chez M6 que j’ai rencontrée, avant même que l’affaire soit conclue, souffle l’entraîneur à casquette, avant d’évoquer le caractère de celui qui s’est éteint en avril 2003. C’était quelqu’un de passionné, amoureux du foot. Il connaissait l’équipe, mais aussi nos adversaires par cœur. C’était quelqu’un de fantastique, il a marqué ma vie d’homme. »

À l’époque, les droits de la coupe de l’UEFA appartenaient aux clubs, donc c’était aussi un moyen pour M6 de diffuser du foot.

La ferveur qui entoure la reprise du club prend une autre dimension le 29 mai 1999, un mois après l’officialisation du rachat, lorsque Bordeaux est sacré champion de France au bout du suspens, grâce à une victoire au parc des Princes. « Un véritable coup de bol pour M6 », s’en amuse aujourd’hui d’Arthuys, conscient que le nouveau taulier n’y est en rien dans ce succès. Ce que confirme Baup. « On savait que le club cherchait un repreneur, mais ce n’était pas une préoccupation pour nous. C’était aux présidents de trouver la meilleure solution. » Et l’actuel consultant de tout de même avouer que « ce très bon parcours sportif a facilité les choses. Au moment où M6 a repris le club, l’équipe était déjà certaine de se qualifier pour la Ligue des Champions. »

100 % Foot

L’épisode de cette reprise des Girondins de Bordeaux raconte à elle seule la mutation qui s’est opérée dans le football de haut niveau à partir du milieu des années 90, et la mise en place de l’arrêt Bosman. À partir de 1996, la décision de justice autorise les clubs européens à aligner autant de joueurs étrangers qu’ils le souhaitent, à condition qu’ils disposent d’un passeport européen. Ce qui a pour effet immédiat de multiplier les transferts, créant une flambée des prix et des salaires sans précédent. « Les Bordelais sentaient bien qu’on était dans une inflation permanente des salaires et des prix des transferts, et qu’ils ne pouvaient plus suivre seuls », répète Jean d’Arthuys, comme pour définitivement claquer la porte au nez du football à papa.

Un football qui pouvait encore être géré bénévolement par des passionnés, venus au chevet d’un club qui est avant tout le leur. Et laisser la place à des « actionnaires », avec tout le jargon financier qui les accompagne, qui y voient principalement une occasion de développer leurs affaires. « À l’époque, les droits de la coupe de l’UEFA appartenaient aux clubs, donc c’était aussi un moyen pour M6 de diffuser du foot », pose d’Arthuys. Un mois avant le début des négociations entre les Girondins et M6, durant la coupe du monde 1998, la chaîne se targuait d’être 0 % foot. « Tout sauf une erreur, simplement de la com’ », dixit d’Arthuys. Hier comme aujourd’hui, tout va très vite dans le football.

Mathias Edwards
Reporter spécialisé dans la culture et le football, qui ne font parfois qu'un, je travaille depuis 2011 pour le groupe So Press (So Foot, Society, So Film, Pédale!, Tampon, Dada...).
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