Épisode 6
8 minutes de lecture
Jeudi 28 novembre 2019
par Justine Vallée

Le 6 novembre 2018, un fond d’investissement américain reprenait les Girondins de Bordeaux. Un an après, malgré des résultats sportifs probants, le tableau en coulisse semble moins reluisant : conflit entre les supporters et le Président délégué, polémiques autour des affluences, guerre de pouvoir entre les acquéreurs, mal-être dans les rangs des salariés survivants de l’ère M6… Que se passe-t-il aux Girondins de Bordeaux ? Revue Far Ouest a mené l’enquête.

Un article de Mathias Edwards et Flo Laval.

Depuis la plaine des sports du Haillan, rien ne filtre, ou presque. Au terme d’une année de présence américaine à la tête du club, le bilan présenté par les dirigeants paraît presque irréprochable : résultats sportifs probants, affluences en augmentation de 20 % par rapport à la saison passée, développement du club… La communication est soignée, réglée au millimètre. Difficile de percevoir, face à une machine qui semble déjà bien rodée, quelconque signe de faiblesse.

Pourtant, les Ultramarines, principal groupe de supporters revendiquant près d’un millier de membres et plusieurs centaines de sympathisants, n’en démordent pas : match après match, ils tirent à boulets rouges sur le Président délégué Frédéric Longuépée, revendiquent son départ. Ils évoquent même depuis plusieurs semaines « une crise structurelle profonde » et une situation « critique ».

Dans leur ligne de mire, Frédéric Longuépée. Nommé le 6 novembre 2018, et entré officiellement en fonction le 7 janvier 2019, celui qui a été présenté dès son intronisation comme le « nouveau Président du club » dans un communiqué, occupe officiellement le poste de Président Délégué et Directeur Général. Choisi par King Street, le fonds d’investissement actionnaire majoritaire à 86,4 %, il est le seul visage identifié à les représenter. Et il faut bien avouer que celui qui termina dixième du concours par équipes de gymnastique aux Jeux olympiques de Séoul en 1988, a la tête de l’emploi.

Par le passé, le Lillois de 54 ans a occupé les fonctions de directeur délégué de la Fédération française de tennis, celui de directeur général adjoint du PSG en 2012, mais aussi celui de directeur commercial et marketing de Paris 2024. Le CV matche parfaitement avec ce que recherchaient les Américains : le développement de la marque Bordeaux, une tâche que Frédéric Longuépée a déjà effectuée au PSG, en faisant passer le sportif au second plan, comme le révélait un proche du dossier à So Foot au moment du rachat : « Les décideurs de chez King Street pensent vraiment que ce n’est pas parce que Bordeaux finira à la 10e place du championnat que le club ne pourra pas augmenter ses résultats commerciaux. »

On est face à un ogre robotisé. Ils font du mal à beaucoup de gens.

Une orientation inacceptable pour les Ultras. « Le problème, ce n’est pas le développement du club, mais bien le fait de le dissocier du sportif. C’est inconcevable », explique Alexandre Dumaître, membre du directoire des Ultramarines. « Cette gestion est dangereuse et contre-productive ; elle a mis en concurrence ces deux entités et les gens qui travaillent en leur sein. Le club est un serpent à deux têtes, le sportif est géré d’un côté, et de l’autre, il y a Frédéric Longuépée dont la mission est de s’occuper de la marque Girondins de Bordeaux, de l’entertainment, en gros. On marche sur la tête », conclut celui qui supporte les Girondins depuis 30 ans.

Mal être au château

Depuis leurs prises de fonction, les Américains ont fait place nette au Haillan. Si pour le grand public, le départ de Jules Koundé, jeune espoir du club transféré à Séville pour 25 millions d’euros, est le plus remarquable, en interne, ce sont bien d’autres départs qui sont à déplorer. Parmi eux, des dirigeants historiques tels que l’ancien directeur général, Alain Deveseleer qui était présent au club depuis 19 ans, et son adjointe, Catherine Steva, présente depuis 14 ans. Mais également l’attachée de presse Aurélie Carrey, qui officiait depuis 20 ans, ou Arnaud Viodé-Vignon, qui avait gravi les échelons pendant 19 ans, jusqu’à devenir directeur de la communication. Pour ne citer qu’eux.

Pour remplacer tout ce beau monde, c’est une refonte des services qui a été mise en place. Avec, pour les diriger, le recrutement d’une dizaine de « Top Managers », aux salaires « dignes d’une boite londonienne » comme nous le confie un salarié ayant survécu au séisme. « On est sur du 140 k annuels, auxquels s’ajoutent des primes d’objectifs qui tournent autour de 50 k. ».

Les supporters des Girondins de Bordeaux en tribune.
Le Virage sud pour FCGB/Monaco — Photo : LK

En septembre dernier, Joe DaGrosa, président de GACP (General American Capital Partners, actionnaire à hauteur de 13,6 %) et du conseil d’administration du club, annonçait d’ailleurs une hausse de 11 millions de la masse salariale aux micros de RMC. Et dire que ces « talents », comme ils aiment à se faire appeler, ont quelque peu fait baisser la température au Haillan est un euphémisme. « Avant le rachat par les Américains, nous étions un club assez familial, confie nostalgiquement un employé. Depuis, on est devenue une “vraie” entreprise, au sein de laquelle il n’y a plus de place pour les états d’âme. On sent que certains n’hésiteront pas à rouler sur leurs collègues pour sauver leur peau, le cas échéant. »

Alors que les crises de larmes sont devenues monnaie courante dans les couloirs du château, un salarié qui se dit « épuisé », n’hésite pas à comparer sa nouvelle direction à un monstre. « On est face à un ogre robotisé. Ils font du mal à beaucoup de gens. » Parce qu’en plus d’instaurer un climat d’ultra-compétitivité entre salariés, le travail fourni par certains de ces « Top Managers », ne serait pas irréprochable. Plus clairement, toujours d’après certains témoignages, « ils brassent beaucoup de vent, mais ne travaillent pas beaucoup, en réalité. C’est ce qui crée le plus de tensions en interne. Et puis, il y en a certains qui ne connaissent pas vraiment le milieu du football, ce qui est un peu dommage quand on travaille pour un club de foot. » Et, cerise sur la gâteau, parmi eux, se trouvent des fans de l’Olympique de Marseille, le rival historique des Girondins de Bordeaux. Ce que notre témoin qualifie pudiquement de « gênant ».

Il ne veut pas d’une tribune pleine et d’un stade vide. Alors il force les gens à aller ailleurs, même s’ils doivent payer 10 euros de plus.

Tout ceci a une conséquence inattendue : le changement d’attitude de certains salariés de longue date vis-à-vis des Ultramarines. Jugés « un peu trop envahissants » il y a encore quelques mois, leurs actions visant à « faire sortir King Street du bois », et donner un visage à cette direction, est aujourd’hui saluée. « Parce que les seuls visages connus des salariés sont ceux de Joe DaGrosa et Frédéric Longuépée. Personne ne sait vraiment qui est derrière le club », regrette encore un salarié.

Mensonges sur les affluences ?

Mais, depuis les bureaux du Haillan, il s’agit de faire bonne figure. Une tâche prise très à cœur par Anthony Thiodet, responsable de la billetterie depuis janvier 2019, et par ailleurs bras-droit de Frédéric Longuépee.

La mission de celui qui se présente sur son profil twitter comme mettant « 28 ans d’expérience dans le Sport Marketing au service des Girondins de Bordeaux », est de remplir le stade et de réconcilier les bordelais et les bordelaises avec le football. Par tous les moyens. Pas avare de compliments envers son travail sur les réseaux sociaux, l’homme qui a annoncé une augmentation de 20 % de l’affluence moyenne par rapport à la saison dernière, s’est lui aussi retrouvé, bien malgré lui, dans l’œil du cyclone.

Il faut dire que l’affaire a fait grand bruit. Au mois de septembre, lors des rencontres face à Brest et face à Metz, le Virage Sud, poumon du stade, était officiellement complet. Impossible de se procurer le moindre billet quelques jours avant la rencontre dans la tribune. Des dizaines de supporters ont fait part de leur étonnement sur les réseaux sociaux, d’autant que les images d’un Virage Sud aux rangs très clairsemés sur ces rencontres suscitent beaucoup interrogations.

Photo d'un match entre les Girondins de Bordeaux et le club de Monaco.
FCGB/Monaco — Photo : LK

FCGB/Monaco — Photo : LK

Romain Manci, un de porte-parole des Ultramarines, analyse : « Évidemment que le Virage n’était pas complet… Il était même moitié vide. Et puis, les chiffres parlent d’eux même : 14 000 spectateurs et un Virage plein avec 4 600 personnes, c’est juste impossible. » Anthony Thiodet, parle-lui d’un « dysfonctionnement informatique ». « Son objectif ? Remplir le stade de manière équitable. Il s’en fout de l’ambiance. Il ne veut pas d’une tribune pleine et d’un stade vide. Alors il force les gens à aller ailleurs, même s’ils doivent payer 10 euros de plus », clame-t-on chez les Ultras.

D’autant que ce n’est pas tout. Alors que le club prétend se classer nationalement à la 8e position en termes d’affluence moyenne, des voix finissent par s’élever et par remettre en cause ces chiffres. Si du côté du club, c’est « silence radio » sur un sujet devenu tabou, différentes sources hors club se montrent plus bavardes. Toutes confirment de larges différences entre les chiffres officiels communiqués par le club et le nombre d’entrées comptabilisées en réel, aux portiques du stade. Dernier exemple en date, Bordeaux-Monaco, avec 34 500 spectateurs annoncés officiellement alors que ces sources s’accordent à dire que seulement 27 400 personnes ont pénétré dans le stade.

Cette situation dure-t-elle depuis longtemps ? Le clan Longuépée-Thiodet ment-il sciemment sur les affluences afin de mettre en avant son travail ? Affirmatif, selon ces sources, qui s’accordent à la centaine près sur ces rencontres : Bordeaux — Montpellier, 25 000 personnes pour 30 000 spectateurs annoncés par le club ; Bordeaux-Metz, 10 500 pour 14 000 spectateurs annoncés. Bordeaux-Brest 10 800 personnes pour 15.000 annoncées, ou encore Bordeaux-Nantes, avec 14 000 entrées pour 19.500 annoncées. Anthony Thiodet, sollicité par Revue Far Ouest, n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations d’interview. Difficile d’avancer des explications face à de tels écarts ; s’il est probable que le club comptabilise d’office tous les abonnés comme étant présents au stade à tous les matchs, ce seul argument ne suffirait à expliquer des écarts si importants.

Divorce entre GACP et King Street ?

Depuis plusieurs semaines, les rumeurs d’une séparation entre GACP et King Street vont bon train. Des bruits de couloirs relayés ces derniers jours par les quotidiens L’Équipe et Sud Ouest. « Les déclarations reprises dans la presse ont validé tout ce qu’on savait déjà. Les divergences entre King Street et GACP qui ont commencé depuis le mercato d’été sont aujourd’hui nettes. Nous n’allons pas vers un retrait de GACP, mais vers une éjection » analyse Florian Brunet, porte-parole des Ultramarines. « Dans nos débats avec M. DaGrosa, ce dernier a souvent avoué avoir la tâche difficile à cause du board, globalement, ceux qui aujourd’hui décident de tout, mais n’ont pas de visage », reprend-il.

Une mise à l’écart de GACP plongerait à nouveau le club dans l’inconnu.

Son camarade de tribune, Alex, est furieux : « Ce fameux board, parlons-en. Combien d’entre eux ont déjà mis les pieds au Haillan, ou même au stade ? Demain, le Président délégué pourra se frotter les mains : même avec des résultats moyens, voire mauvais, toutes les améliorations qu’il pourra mettre en avant dans un bilan d’activités et qui seront garantes de développement sera valorisé par ses patrons. »

Ils le clament d’une seule voix : la vision qu’ils combattent, celle qui ne place pas le sportif au-dessus du divertissement, est en train de prendre le dessus aux Girondins de Bordeaux : « Je pense qu’on est le seul club de France où personne n’a la capacité ni la légitimité pour monter au créneau dans les médias, sur des questions centrales, comme celle de l’arbitrage face à Saint-Étienne, pour ne citer qu’un exemple. Il est urgent que le club se dote d’un vrai président, quelqu’un qui ne s’intéresse pas qu’à la marque “Bordeaux”. On a besoin de quelqu’un qui incarne les quatre lettres de FCGB : le F avec le sportif, le C avec l’esprit club, les équipes de jeunes, les féminines…, le G qui est le patrimoine et l’histoire, et bien sûr le Bordeaux, car on est conscients du potentiel de développement à l’international de ce nom » poursuit Alex Dumaitre.

Alors que beaucoup de supporters s’enthousiasment, à juste titre, pour le jeu et les résultats obtenus par l’équipe entraînée par Paulo Sousa, une mise à l’écart de GACP plongerait à nouveau le club dans l’inconnu. De nos jours, c’est aussi cela, la fameuse « glorieuse incertitude du sport ».

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