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Mercredi 10 janvier 2018
par Maylis Détrie
Maylis Détrie
Journaliste radio de formation et de passion, Maylis Détrie aborde la presse écrite avec une approche documentaire. Elle a notamment travaillé pour Radio Nova et écrit sur l'urbanisme, le social et l'environnement pour Rue89 Bordeaux.

Bordeaux, nouvel eldorado. Si l’offre touristique est exponentielle, pourquoi l’offre de nuit reste-t-elle aussi limitée et si peu diversifiée ? Les jeunes fêtards, économiquement moins intéressants que les cadres aisés ?

Zoom arrière. Parfois, quand on a trop la tête dans les étoiles, on a besoin de prendre un peu de recul. Pour m’éclairer autrement, j’ai fait appel au sociologue Gilles Pinson, Professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux. Il travaille beaucoup sur les politiques urbaines et en 2014, il a travaillé avec ses élèves sur la nuit bordelaise en collaboration avec l’agence d’urbanisme A’urba. Comment la nuit urbaine peut-elle devenir un sujet politique ? Explications.

Gilles Pinson, sociologue
Gilles Pinson, sociologue – Photo  : Grand Lyon

Pourquoi appelle-t-on depuis toujours Bordeaux « la Belle Endormie » ?

Je ne sais pas vraiment pourquoi. L’expression a été appliquée à toutes les villes de province qui ont pu être endormies à un moment tout en étant belles en même temps. Je l’ai entendu à propos de Nantes, de Rouen… ce n’est absolument pas spécifique à Bordeaux. La trajectoire qu’a connue Bordeaux, son assoupissement culturel et urbanistique à partir des Trente Glorieuses, puis son réveil avec la redécouverte de son patrimoine et le redéploiement de sa vie culturelle est finalement très banale et assez commune à plein d’autres villes.

Qu’est ce qui donne l’impulsion, le sursaut ?

À partir de la fin du 19e siècle, les villes se sont spécialisées dans les activités industrielles : elles n’étaient plus vues comme des espaces d’agrément ni de représentation pour la bourgeoisie, mais comme des espaces de travail. À partir du moment où l’économie occidentale se désindustrialise et se convertit dans les services, les espaces sont débarrassés des usines, des installations portuaires, etc. Les classes supérieures s’intéressent à nouveau à la ville, redécouvrent un intérêt pour l’immobilier, pour la vieille pierre. On assiste à une redécouverte du patrimoine urbain et d’un espace d’aisance et de jouissance. Ce phénomène est donc complètement lié à l’histoire du capitalisme.

Le tram de Bordeaux
Photo : Marion Parent

Est-ce à ce moment-là qu’est arrivé le déploiement d’une offre de services de divertissement de nuit ?

Je crois que ça s’est fait sur le tard. D’abord il y a eu une revalorisation du patrimoine, puis la piétonnisation des villes, la tramwayisation, le développement d’activités culturelles… Progressivement une offre de tourisme urbain est apparue ailleurs qu’à Paris avec les transporteurs et l’industrie hôtelière. Sur l’offre de nuit j’aurais une vision un peu plus nuancée. Le développement de l’offre touristique est assez récent, mais je ne suis pas certain que ça aille dans le sens d’un soutien systématique des activités nocturnes.

Les élus peuvent considérer que le pouvoir d’achat étudiant est moins appréciable et rentable que celui généré par un cadre qui habite en ville.

En même temps qu’on embellit la ville, qu’on la touristifie et qu’on la festivalise, on a toute une activité de répression des activités nocturnes. Elles sont une forme très autochtone de jouissance de la ville pour des populations jeunes, branchées et en décalage. La touristification de la ville a plutôt tendance à nettoyer ces nuits urbaines au profit d’activités plus lucratives comme celles de la restauration. Les vrais bars de nuit, les bars à concerts, posent des problèmes aux gestionnaires.

Il y a beaucoup d’étudiants à Bordeaux qui ont un pouvoir d’achat qui peut faire tourner l’économie de nuit. Pourquoi la museler ?

Les politiques urbaines sont menées en faveur d’une clientèle spécifique. Dans les années 1980-1990, les étudiants étaient une planche de salut pour bon nombre de villes qui étaient clairement fuies par les familles et la classe moyenne : elles préféraient aller s’installer dans les banlieues résidentielles. À ce moment-là, les élus cherchaient des moyens de repeupler leurs villes et seule la population étudiante était candidate. Elle n’était donc pas vue comme une nuisance potentielle.

Photo : Marion Parent

Aujourd’hui, les choses ont changé. Les élus peuvent considérer que le pouvoir d’achat étudiant est moins appréciable et rentable que celui généré par un cadre qui habite en ville et qui va profiter des restaurants, des cinémas ou des théâtres, mais ne va pas sortir jusqu’à 4 heures du matin.

Qu’est-ce que vous pensez de la façon de faire d’une ville comme Berlin qui reçoit la visite de clubbeurs de toute l’Europe due à la diversité de son offre de nuit ?

Il faudrait regarder plus attentivement si c’est vraiment toujours le cas aujourd’hui. Berlin est une ville qui a énormément de friches, une ville extrêmement étalée et très peu dense où il y a beaucoup de lieux libres qui permettent le développement de squats et d’activités nocturnes pour les jeunes. Sans oublier qu’il y a un coût du logement plus bas qui peut attirer toute une population en quête d’underground, qui cherche une atmosphère urbaine enthousiasmante. Il doit tout de même y avoir des conflits d’usage liés aux activités nocturnes.

Des jeunes boivent une bière à Bordeaux
Photo : Marion Parent

Mais dans la CUB il y avait encore des coins en friche comme à Bassins à Flots ou à Bègles qui peuvent être légitimes pour accueillir la fête. Finalement ils sont plutôt utilisés pour faire des logements…

Il y a une pression immobilière, un appétit des promoteurs et il y a des acteurs des politiques urbaines qui ont une vision extrêmement normée de ce qu’est la bonne manière de vivre la ville. Effectivement, ils ont grand intérêt à garder une image de Bordeaux comme celle d’une ville qui bouge la nuit, mais dans certaines conditions : pour des gens qui ont du pouvoir d’achat, pour des gens qui ont une pratique de la nuit qui génère du revenu et dont l’anticonformisme peut être contenu.

Quelle est la solution ?

Il me semble que la solution réside dans la mise à plat des envies citoyennes, de la mise en débat de la manière dont on veut construire la ville. Le problème à Bordeaux comme dans beaucoup de villes de province c’est le rouleau compresseur des politiques urbaines qui sont menées au nom du « bon sens ». Elles apparaissent extrêmement consensuelles, ne sont jamais questionnées et les médias locaux s’en font très peu l’écho.

Le discours public s’appuiera toujours sur l’autre partie de la population, celle qui se contente de ça.

Du coup il n’y a pas vraiment d’espace pour discuter de ce qu’on veut faire de la ville. Il n’y a par exemple aucun débat autour de ce qu’on veut faire du quartier de la Victoire ou des quais de Paludate. Malheureusement les grandes décisions se prennent bien souvent dans des cénacles plutôt fermés où les gens partagent la même vision de la ville.

Mais est-ce que la ville ne va pas devenir la perdante de la nuit, parce qu’à force de s’ennuyer les gens vont partir ?

Je suis toujours surpris du nombre de gens qui disent que Bordeaux bouge, qu’il y’a beaucoup de choses à faire et qui au final ne pratiquent absolument pas cette offre. Ils sont contents de savoir qu’elle est à disposition, mais ils n’y participent pas forcément. Ils peuvent très bien se contenter d’un mode de vie dans lequel la nuit a très peu sa place.

C’est donc possible que la ville perde des habitants lassés de voir une offre de nuit réduite, mais le discours public s’appuiera toujours sur l’autre partie de la population, celle qui se contente de ça.

Photo : Marion Parent

Maylis Détrie
Journaliste radio de formation et de passion, Maylis Détrie aborde la presse écrite avec une approche documentaire. Elle a notamment travaillé pour Radio Nova et écrit sur l'urbanisme, le social et l'environnement pour Rue89 Bordeaux.
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