Épisode 4
7 minutes de lecture
Mardi 26 juin 2018
par Alexandra JAMMET
Alexandra JAMMET
Jeune journaliste, Alexandra écrit régulièrement pour Sud Ouest et Rue89 Bordeaux. Passionnée d'écologie, de surf et de voyage, elle travaille sur des sujets liés à l'environnement et à la société.

À l’été 2018, la plage d’Aytré, en Charente-Maritime, sera interdite de baignade. L’an dernier déjà, plusieurs stations balnéaires du département ont dû fermer temporairement leur accès au public. En cause : une mauvaise qualité des eaux littorales, dans lesquelles nous nous baignons.

La Charente-Maritime, dernière étape de mon road trip. Le printemps s’est installé et, sur la plage de La Tremblade, les beaux jours attirent déjà des dizaines de touristes. La température de l’eau n’excède pas les 14 degrés en ce mois d’avril. Je prends mon courage à deux mains et me jette à l’eau, parmi les quelques courageux qui ont osé braver la fraîcheur de l’Atlantique. Quelques brasses, je plonge sous les vagues et savoure le goût de sel dans ma bouche. Des gestes anodins, des baignades insouciantes. Inconscientes ?

L’été approche et, au sud de La Rochelle, la plage d’Aytré restera probablement vide. Un arrêté préfectoral pris en avril dernier, à la demande de l’Agence Régionale de Santé (ARS), interdit la baignade sur la zone. Depuis cinq ans, les mauvais résultats d’analyses bactériologiques entraînaient des fermetures temporaires de la zone de baignade. Jusqu’au point de non-retour.

Dans le département, la plage d’Aytré n’est pas la seule à connaître des épisodes de pollution de ses eaux. En 2017, les communes de Royan, Saint-Georges-de-Didonne et Vaux-Sur-Mer ont également dû prendre des arrêtés municipaux interdisant la baignade sur leurs plages.

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Au pied du phare de la Courbe, les touristes affluent — Photo : Alexandra Jammet

La même année, le Ceser (Conseil économique, social et environnemental régional) de la région Nouvelle-Aquitaine a publié un rapport sur la qualité des eaux littorales pointant une absence de suivi biologique de nos eaux et des risques liés à la présence d’éléments chimiques. Un an après la publication du rapport, où en est-on ?

EAUX SOUS CONTRÔLES

En France, le suivi de la qualité des eaux de baignade est encadré par une directive européenne. Chaque commune, avant la saison estivale, doit déclarer auprès de l’Union européenne les plages les plus fréquentées, qui devront faire l’objet d’une surveillance. À partir de là, les Agences Régionales de Santé (ARS) déterminent le nombre d’analyses impératives à réaliser durant la saison, en fonction du degré de vulnérabilité de chaque plage face à la pollution environnementale. Les prélèvements sont effectués de juin à septembre par les ARS ou des laboratoires et permettent de classer les zones de baignade en fonction de leur qualité.

Dans l’eau, on trouve trois principaux types de pollutions : déchets aquatiques, pollutions chimiques (pesticides, métaux lourds, polluants industriels) et pollution bactériologique (d’origine fécale, elle vient principalement des eaux usées).

Depuis plusieurs années, l’association Surfrider effectue ses propres prélèvements sur les côtes basques, bretonnes et méditerranéennes. « Les gens se baignent toute l’année, les surfeurs aussi, on trouvait ça injuste qu’ils ne soient pas informés de la qualité de l’eau en dehors de l’été », précise Philippe Bencivengo, chargé de mission Qualité de l’eau et Usage chez Surfrider. Certaines communes effectuent également des analyses supplémentaires.

« La réglementation a pour objectif de protéger les baigneurs en période estivale, explique-t-il, ce n’est pas vraiment un indicateur de qualité environnementale. En Nouvelle-Aquitaine, le nombre d’analyses va de quatre par saison minimum à une vingtaine. Mais quand on ne fait que quatre analyses sur une plage, on peut se demander si c’est représentatif. »

D’autant plus qu’il n’existe aucune définition de la qualité des eaux littorales dans les textes. C’est ce que nous explique Dominique Chevillon, président du Ceser Nouvelle-Aquitaine. « Si on demande à un conchyliculteur, il dira qu’une eau de qualité permet le cycle de vie complet de l’huître ; si on demande à un maire de la côte, pour lui, l’eau est de qualité si les touristes sont autorisés à s’y baigner ; pour un biologiste, la qualité de l’eau s’observe à travers la colonne d’eau et la vie qui s’y trouve, s’il y a beaucoup d’espèces ou non. On se heurte à une absence de définition de la qualité des eaux littorales », regrette-t-il.

Les analyses régulières sont-elles suffisantes pour attester d’une bonne qualité de l’eau ?

À l’heure actuelle, seul le paramètre bactériologique est pris en compte. Les analyses effectuées en France, selon les normes européennes, ne portent que sur deux bactéries : Escherichia coli et les entérocoques intestinaux. Une trop forte présence de ces éléments dans l’eau entraîne une fermeture des zones de baignades, car ces bactéries sont responsables de problèmes entérogastriques et ORL.

« En fait, le suivi de la santé humaine sur le court terme est extrêmement correct, souligne Dominique Chevillon, avec ces analyses bactériologiques, et également un suivi de la présence des métaux lourds. Mais sur le long terme, on se trouve dans une situation beaucoup plus floue. »

« C’est très limitant de ne prendre en compte que ces deux paramètres bactériologiques, on pourrait mesurer tellement d’autres choses, tout ce qui est PVC, microplastiques », confirme Jérôme Pham Tan. Fraîchement diplômé, il a travaillé pendant six mois sur le cas de la plage d’Aytré. « Cette zone est polluée depuis les années 1980, c’est une plage à fond plat, favorable au développement de bactéries. On ne sait pas exactement d’où vient cette pollution. On a longtemps pensé que c’était dû à la forte présence d’oiseaux et à leurs matières fécales, mais aujourd’hui on sait que ce n’est pas le paramètre principal. On pense que la pollution vient de la configuration de la baie, et qu’elle n’est pas d’origine humaine. »

« CATASTROPHE ANNONCÉE »

Sur le littoral aquitain, pourtant, l’impact des activités humaines est largement responsable de la pollution côtière. « Sur la côte basque, on retrouve une très forte pression urbaine avec beaucoup de points de rejets de stations d’épuration directement en mer ; si on remonte, sur la côte landaise on trouve plutôt une problématique liée aux industriels, on a trois très grosses industries de papier, fabrication de cartons et de produits chimiques, à Mimizan ou à Biganos par exemple, raconte Philippe. Ces entreprises ont autorisation de versement en mer ou sur la plage. Plus au nord, on trouve le wharf de la Salie, cet immense tuyau qui balance au large de Biscarosse les eaux usées du bassin d’Arcachon et d’une entreprise à Biganos. Il y a beaucoup de rejets en mer, des rejets traités, mais qui contiennent des substances chimiques dont on sait qu’elles ne sont pas traitées, les stations d’épuration ne sont pas en mesure de le faire. »

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Le tuyau déverse les eaux usées du bassin d’Arcachon dans l’océan — Photo : Alexandra Jammet

Contrairement à ce que l’on entend, les stations d’épuration ne filtreraient pas tout, selon Dominique Chevillon. « Elles filtrent les éléments métallurgiques, les gros déchets plastiques, mais pas les hormones ni les molécules chimiques des produits médicamenteux que nous consommons précise le président du Ceser Nouvelle-Aquitaine. Ces derniers finissent dans l’océan, et c’est là une des causes majeures de notre interrogation sur la santé humaine et les écosystèmes parce que les molécules chimiques (des médicaments, des pesticides, etc.) et les hormones vont avoir des effets cocktails. C’est une catastrophe annoncée. Pour l’instant il n’y a pas de suivi sur ces aspects-là, on ne sait pas ce qu’il peut se passer. Dans la baie de la Seine par exemple, on a vu que toutes ces molécules modifiaient la sexualité des poissons et des mollusques, cela peut jouer un rôle dans l’évolution morphologique des animaux et des plantes. »

Et pourtant, actuellement, aucun suivi de l’état biologique des eaux n’est effectué. Pour le président du Ceser, c’est pourtant la base d’une qualité générale des eaux, car un écosystème en bonne santé permet la vie animale et marine.

« Prenez la plage d’Aytré, poursuit Jérôme, elle est mauvaise en bactériologie, mais au niveau biologique est impeccable ! J’ai mené une enquête auprès de 500 personnes qui se baignaient régulièrement dans ces eaux, certains depuis vingt ans. 95 % d’entre eux n’ont jamais été malade ou eu des boutons ! Aujourd’hui il y a de plus en plus de crèmes solaires et de wax [cire] pour les surfeurs dans l’eau, leur présence devrait être étudiée. Les plages à Marseille où l’eau n’est pas brassée et remplie de crème solaire sont plus nocives qu’une eau brassée où on a deux coquillages pas très en forme. Mais tout est régi par les normes européennes donc on ne peut pas faire ce qu’on veut. »

DES SOLUTIONS ?

Que faire, alors ? « Nous alertons l’État et les collectivités publiques, il faut faire un suivi de la qualité biologique des eaux, informe Dominique Chevillon. Pour nous, l’État est un acteur neutre qui doit garantir des informations et des connaissances sur ces qualités. L’Ifremer, qui est un établissement public, consacré au milieu marin, a toutes les capacités pour le faire, je le vois plus dans ce rôle que des cabinets privés à la demande des collectivités dont on pourrait douter de l’indépendance. Il faut se donner les moyens, on a besoin de garanties sur ce sujet. »

« Avec Surfrider, on a demandé à la Commission européenne des études sur l’évolution des polluants chimiques dans l’eau, sur leur impact notamment au niveau de l’antibiorésistance », ajoute Philippe. En janvier 2018, une étude britannique a montré que les surfeurs réguliers ont trois fois plus de chances d’être porteur de la bactérie E. coli résistante à l’antibiotique céfotaxime.

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Des solutions existent pour limiter notre impact sur la pollution de l’eau — Photo : Alexandra Jammet

« Il faut que les pouvoirs publics s’interrogent sur les stations d’épuration qui empoisonnent nos côtes. On dit que l’industrie d’épuration en France est une des meilleures au monde, mais sur des critères qui ne sont plus adaptés depuis 30 ans ! Il faut avant tout rénover les réseaux d’assainissement et les stations d’épuration » affirme Dominique Chevillon. Contrôler les raccordements individuels, réduire les pesticides pour l’entretien des espaces verts publics, subventionner les projets d’aménagement durable (collecteurs d’eau pluviale, toilettes sèches, etc.), végétaliser les villes : autant de solutions citées par mes trois interlocuteurs.

Pour les sorties à la mer, privilégier les plages labellisées « Pavillon Bleu », une récompense pour les communes qui mènent une politique de développement touristique durable. Il en existe 22 en Nouvelle-Aquitaine, selon la liste des lauréats 2018, publiée récemment.

À l’échelle individuelle : réduire les produits domestiques polluants (du jardin à la salle de bain), supprimer les déchets plastiques, diminuer sa consommation d’eau, s’assurer du bon fonctionnement de sa fosse septique (état, raccordements, fuites…), utiliser du compost pour le jardinage et utiliser des produits ménagers naturels : le vinaigre blanc, le bicarbonate de soude, le savon noir, le savon de Marseille et les huiles essentielles. Des gestes simples, mais indispensables.

Fin du road trip. Pendant ces kilomètres parcourus le long de la côte, je me suis souvent remémorée une phrase de Paul Watson : « si l’océan meurt, nous mourrons ». Impossible de fermer les yeux sur l’état de nos côtes, menacées par le réchauffement climatique ; sur la détresse des cétacés ; sur la pollution invisible, mais réelle, les risques pour la santé humaine et l’écosystème marin. Un horizon bien sombre, et quelques éclaircies. Des citoyens, associations, institutions œuvrent chaque jour pour réduire leurs déchets, protéger le milieu marin, alerter l’État. Changer les choses avant qu’il ne soit trop tard. Car si l’humanité est la cause, elle peut aussi être la solution.

Alexandra JAMMET
Jeune journaliste, Alexandra écrit régulièrement pour Sud Ouest et Rue89 Bordeaux. Passionnée d'écologie, de surf et de voyage, elle travaille sur des sujets liés à l'environnement et à la société.
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