Épisode 1
7 minutes de lecture
Mardi 29 mai 2018
par Alexandra JAMMET
Alexandra JAMMET
Jeune journaliste, Alexandra écrit régulièrement pour Sud Ouest et Rue89 Bordeaux. Passionnée d'écologie, de surf et de voyage, elle travaille sur des sujets liés à l'environnement et à la société.

En 2017, près de 4000 dauphins se sont échoués sur le Golfe de Gascogne. En Nouvelle-Aquitaine, ce sont 419 cétacés qui ont fait naufrage en 2016. Les années se succèdent et battent des records d’échouage des mammifères marins. Quelle réalité se cache derrière ces chiffres ? Quel rôle jouons-nous, êtres humains, dans tout ça ?

Le moteur du van ronronne. Par la fenêtre, j’aperçois l’océan. Les vagues déferlent, en ces jours de tempête hivernale, aucun surfeur ne s’y aventure. L’air glacé de l’hiver me saisit. Je balaye la côte du regard et repère facilement le fameux phare de Biarritz, point de départ de mon road-trip. Aujourd’hui, je suis là pour comprendre pourquoi de plus en plus de mammifères marins s’échouent sur nos côtes.

Direction l’Aquarium de Biarritz, où le célèbre musée biarrot abrite le Centre de la mer. Cette association sensibilise le public à la biodiversité marine, et mène des recherches en Aquitaine, via le programme ERMA. J’ai rendez-vous avec son directeur Iker Castège. Il m’explique que le Centre de la mer fait partie du Réseau National Échouage (RNE), un programme de suivi et d’observation des animaux marins en mer et de leurs échouages, piloté par l’Observatoire Pelagis à La Rochelle. L’Aquarium de Biarritz est aussi un centre d’accueil et de soin pour les tortues de mer et les phoques, qui s’échouent régulièrement sur la côte basque. « Ici, on les soigne puis, généralement, on les relâche dans leur milieu naturel, raconte Iker Castège. Sauf exception, comme en 2014, où nous avons gardé un phoque qui avait besoin de soins plus longs et qui finalement n’était plus apte à être relâché. »

Quand on trouve un animal — mort ou vivant — sur la plage, le premier réflexe est d’alerter le RNE ou la mairie. « Il ne faut jamais toucher un individu naufragé, qui peut être porteur de maladie », rappelle le médecin local Guillaume Barucq. Ce dernier est également élu à la Ville de Biarritz, en charge de l’environnement. Il explique que ce sont les services de la mairie qui prennent en charge un animal échoué. Ici, le centre technique municipal nettoie les plages tous les matins, ce qui permet de repérer et de réceptionner les animaux qui s’échouent.

cétacé échoué
Photo : Observatoire Pelagis — UMS 3462, Université de La Rochelle/CNRS

Selon la procédure réglementaire, « il est indispensable que tout cadavre de mammifère marin échoué et même dans un état de décomposition très dégradé fasse l’objet d’un examen par le RNE avant son élimination, de manière à constater l’échouage et collecter les données et les prélèvements. » Pour cela, l’animal placé sur une bâche est évacué vers le centre technique de la ville. L’observatoire Pelagis est contacté, les correspondants du RNE disposent ensuite d’un délai légal de 48 h pour intervenir et organiser l’examen de l’animal, avant qu’il ne parte pour l’équarrissage. « Le problème c’est pour les petites communes moins bien équipées que nous, si un animal est trop gros et qu’elles n’ont pas de camion, il reste sur la plage avant que le RNE n’arrive, il y a alors un périmètre de sécurité sanitaire », poursuit Guillaume Barucq. Les autopsies réalisées permettent aux chercheurs de comprendre les causes de l’échouage.

Morts naturelles et causes anthropiques

 L’Aquarium, Iker Castège m’explique que la plupart des animaux marins s’échouent de manière naturelle : ils meurent de maladie ou de fatigue. D’après le rapport annuel du RNE, en 2016, les causes de mortalité jugées naturelles et pathologiques au cours des autopsies représentent 51 % des cas examinés. Que représentent les 49 % restants ? « Des causes anthropiques et des causes indéterminées, m’apprend Jérôme Spitz, de l’Observatoire PELAGIS. Il faut savoir qu’on a du mal à déterminer l’origine des pathologies. Les mammifères marins sont exposés, tout comme l’homme, à un nombre croissant de contaminants, polluants, pesticides. Certaines études, notamment anglaises, ont montré que les pathologies étaient plus importantes chez les animaux qui présentaient des taux de contamination les plus élevés. Donc même derrière les morts par pathologie, il peut y avoir des causes anthropiques. »

L’homme est donc régulièrement à l’origine de la mort des mammifères marins. « On n’a pas de chiffre exhaustif concernant les causes anthropiques, précise Jérôme Spitz. Parfois, on n’est pas en mesure d’identifier la cause d’un décès, parce que l’animal s’échoue dans un état de putréfaction trop avancé. Ce que l’on peut déterminer, ce sont les causes anthropiques directes. » Par « causes anthropiques directes », le chercheur désigne les prises accidentelles de petits cétacés dans les filets de pêche, les collisions avec les bateaux pour les cétacés de grande taille, la contamination et l’ingestion de déchets pour les cétacés grands plongeurs.

À Biarritz, Iker Castège aborde un autre paramètre à prendre en compte : le réchauffement climatique. « Il s’agit d’un ensemble de variables atmosphériques et océaniques, explique Iker Castège. Ce que l’on observe depuis les années 1970, c’est qu’on est passé de conditions plutôt dépressionnaires (mer agitée, températures plus faibles, pluviométrie importante) à une mer aujourd’hui plutôt calme avec une température de l’eau plus élevée et beaucoup de soleil. »

Le phare de Biarritz
Le phare de Biarritz — Photo : Alexandra Jammet

Conséquence de ces changements océano climatiques ? La colonne d’eau est beaucoup moins brassée, elle se stratifie et cela a des effets sur les premiers maillons de la chaîne alimentaire : les populations planctoniques, qui effectuent moins d’échanges de nutriments et moins d’échanges d’oxygène. « Cela bouleverse la quantité et la qualité de planctons, qui nourrissent les poissons, qui sont ensuite mangés par les mammifères marins, souligne le chercheur. Les populations marines vivent dans un stress environnemental, elles ont besoin de s’adapter, leurs ressources alimentaires sont en train de changer. »

Bonne ou mauvaise nouvelle ?

Tous les mois, des suivis en mer sont organisés pour recenser les populations en mer. Des données qui sont couplées avec les chiffres de l’échouage. « Cela nous permet de suivre l’état de santé des animaux, et de comprendre pourquoi parfois il y a des pics d’échouage : est-ce qu’il y a un problème, une surmortalité, ou est-ce que ce pic d’échouage est juste à relier avec une augmentation en mer très forte des individus ? » interroge Iker Castège. Un pic d’échouage peut alors traduire une augmentation des individus marins saisonnière — en hiver, par exemple — ou interannuelle, quand certaines espèces s’installent de plus en plus dans le golfe de Gascogne.

« En Aquitaine et dans les Landes en particulier nous sommes la région de France avec le plus d’échouages de mammifères marins, poursuit le chercheur, ce n’est pas qu’une mauvaise nouvelle, car cela traduit une abondance et une diversité en mer très importantes ! ». Les taux d’échouages sont néanmoins à observer avec prudence. « L’augmentation des échouages peut être vue comme un phénomène positif, mais si on a une augmentation de la mortalité à effectifs constants, on peut aussi voir un signal d’échouage plus fort qui traduira une pression plus importante sur ces populations-là. Il faut garder ces deux facettes. Une augmentation du nombre d’échouages, si on ne connait pas les causes de la mortalité, est difficile à interpréter comme un signal positif ou un signal négatif dans l’état des populations. »

« Sur un certain nombre d’espèces, les variations dans les échouages qu’on observe ne sont pas forcément préoccupantes, ou alors on n’est pas capables de savoir si cette augmentation est préoccupante ou non », continue Jérôme Spitz. Pour d’autres espèces en revanche, l’Observatoire PELAGIS a lancé l’alerte.

Le centre de recherches a récemment établi un constat alarmant : les taux de captures accidentelles des dauphins communs et des marsouins dépassent le seuil soutenable pour ces populations. Concentrons-nous sur le dauphin commun, qui nage dans nos eaux du golfe de Gascogne. D’après le Rapport annuel du RNE, en 2016, 42 % des dauphins communs ont été exposés aux captures accidentelles. « L’an dernier, 4000 dauphins communs ont été capturés dans le golfe de Gascogne », rajoute Jérôme Spitz.

Dauphins échoués sur les côtes
Dauphins échoués sur les côtes — Photo : Observatoire Pelagis – UMS 3462, Université de La Rochelle/CNRS 

Ces chiffres traduisent-ils alors une augmentation des prises accidentelles ? « Pas forcément, explique le chercheur. C’est un phénomène qui n’est pas nouveau, qu’on a mis en évidence dès les années 1990. C’est compliqué, car il y a une interaction avec un enjeu socio-économique qu’est la pêche. » Difficile, presque impossible pour les chercheurs de déterminer qui est à l’origine de ces accidents. « On retrouve des cétacés mutilés, mais l’origine géographique, régionale ou nationale des bateaux n’est pas inscrite sur les dauphins », rappelle-t-il.

Ce qu’il se passe au large est méconnu. « On ne sait pas quelles sont les conditions de captures ni quelles sont les pêcheries impliquées », explique Jérôme Spitz. Des projets sont en cours pour mieux appréhender les captures, « à l’initiative aussi de certains pêcheurs », assure-t-il. Mais les moyens manquent. « Il y a eu une période, entre 2004 et 2007, où on avait des observateurs qui partaient sur les bateaux de pêche. Cela a permis de voir sur les chalutiers pélagiques que les captures avaient lieu la nuit, dans certaines zones. Ce sont ces bateaux qui ont le plus fort taux de captures, car ils utilisent de très grandes ouvertures. Plus on a de connaissances sur ce qu’il se passe en mer, plus on peut gérer le problème. Aujourd’hui, malheureusement, on n’a plus d’observateurs » raconte le chercheur.

Pourtant, des solutions pourraient se dessiner. « Aux États-Unis, il existe un système d’échouages surveillé, et quand on dépasse un certain taux de mortalité la pêche est fermée, on a une sorte de quota des captures accidentelles », raconte le chercheur, qui évoque également des répulsifs à dauphins qui pourraient être placés sous les chalutiers.

Pour Iker Castège, il est aussi important de « lutter contre les causes non naturelles de mort et le stress qui pèsent sur ces populations au travers des conditions climatiques. Il faut agir à une échelle planétaire pour que des décisions soient prises. À l’échelle régionale, la définition d’aires marines protégées peut être une source d’espoir, et à l’échelle individuelle, nous pouvons tous adopter des comportements en faveur de l’environnement. » Par exemple, réduire ses déchets, qu’ils soient en plastique ou autres substances chimiques. L’océan, via les rivières, est le réceptacle de toutes les pollutions. Pour résumer : l’homme pollue les rivières, la pollution contamine les océans, les océans contaminent les animaux marins, les poissons pollués sont mangés par l’homme, qui continue de polluer. « À nous tous d’avoir des actions sans que ce soit punitif, il faut que ce soit joyeux de se dire : on a un patrimoine écologique formidable, une biodiversité marine exceptionnelle à l’échelle mondiale, il faut que ce patrimoine là soit préservé pour les années à venir ! ».

Chamboulée par ces révélations, mais pas abattue, je prends la route des Landes pour en savoir plus

Alexandra JAMMET
Jeune journaliste, Alexandra écrit régulièrement pour Sud Ouest et Rue89 Bordeaux. Passionnée d'écologie, de surf et de voyage, elle travaille sur des sujets liés à l'environnement et à la société.
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