Érosion, pollution, tempête, changement climatique… Le littoral de la Nouvelle-Aquitaine est mis à rude épreuve. Il continue pourtant d’inspirer les photographes qui font vivre leur propre vision du littoral. Leur littoral. Découvrez quatre photographes qui arpentent eux aussi nos plages.
Au fil du temps, photographier le littoral est devenu un travail engagé. Il me permet de voir comment la nature va finir par nous gifler.
La disparition inexorable
Gilles Crampes est photojournaliste, mais travaille désormais à la façon du documentaire. Le littoral lui permet cet exercice sur le long terme : « Je pourrais encore y travailler dans 15 ou 20 ans. »
Je travaille sur le recul du littoral, sur l’océan qui bouffe la terre. L’érosion permet de constater les effets concrets du changement climatique. J’ai découvert que le littoral du Sud-Ouest est le plus impacté et le plus représentatif de ces conséquences en Europe, car il est celui qui est le plus soumis aux forces de l’océan.
Dans le recul du littoral, tout n’est pas imputable au changement climatique, mais ce dernier agit comme un catalyseur : par la fréquence des tempêtes, leur force, par l’augmentation des coefficients de marée… Je veux immortaliser ces forces gigantesques, au-delà de la dimension humaine.

Tout est mouvant sur le littoral aquitain. Les dunes, le sable… La côte mêle une lutte permanente et une disparition inexorable. Les traces humaines s’évanouissent et réapparaissent. La plage change et révèle par exemple des vestiges archéologiques à chaque tempête.
Au fil du temps, photographier le littoral est devenu un travail engagé. Il me permet de voir comment la nature va finir par nous gifler. Il est intéressant d’observer les gens s’adapter au recul du littoral. Des enjeux économiques, sociaux et politiques donnent une autre dimension à cette lutte perpétuelle entre la terre et la mer. Avec au milieu des hommes qui se raccrochent à ce qu’ils peuvent.

Mes installations vidéos transmettent à l’extérieur ce que l’on ressentait à l’intérieur du Signal.
Le lieu du bonheur
Olivier Crouzel a transformé le Signal en atelier de travail. Cet immeuble abandonné, devenu un symbole de l’érosion du littoral aquitain, lui permet de s’interroger sur les cycles du temps et la place de l’humain sur terre.
Je travaille sur la côte et la montée des eaux. Les lieux et les paysages en transition m’intéressent beaucoup. Et le littoral est, par définition, un élément en mouvement constant.
J’aime beaucoup travailler dans des endroits comme le Signal : des espaces abandonnés, au futur inconnu. J’ai entendu parler du Signal comme tout le monde, aux infos. J’y suis allé « juste pour voir », mais je n’ai pas su m’en défaire. Les locataires étaient tous partis, les appartements tout juste abandonnés, mais pas encore délabrés. Les fenêtres n’étaient même pas cassées.

Le Signal m’a servi d’atelier pendant un certain temps, mon travail sur cet immeuble est devenu un travail de résidence. Mes installations vidéos transmettent à l’extérieur ce que l’on ressentait à l’intérieur du Signal. Les anciens locataires parlent tous de la joie et du plaisir d’y vivre. Entrer dans le Signal permet de ressentir cette différence entre l’extérieur de ce bâtiment, laid et mal placé, et les sentiments de ceux qui y ont vécu.
L’attente autour de ce lieu est très poétique. Celle de la nature qui regagne du terrain, l’attente des actions humaines pour s’emparer de ce lieu abandonné, celle des pouvoirs publics qui se renvoient la balle… Pendant ce temps les tempêtes se succèdent et grignotent de plus en plus la côte. Tous ces cycles prennent du temps, y compris celui de notre présence sur Terre.
La photographie permet de ressentir la fragilité du sable, de comprendre qu’il n’en a plus pour longtemps.
Les sensations
Jean Hincker a toujours été inspiré par les littoraux, qui lui évoquent une atmosphère méditative. Il s’attache à l’artistique plutôt qu’au technique et utilise la photographie pour transmettre la fragilité des côtes de sable du littoral aquitain.
Je réalise toute une série de reportages photos sur tout le littoral national. J’essaie de couvrir l’ensemble du littoral atlantique : j’ai commencé par le littoral aquitain hors-saison puis j’ai enchaîné sur le littoral charentais.
Le littoral m’a toujours inspiré : il a une atmosphère particulière, proche de la méditation. Surtout le littoral aquitain, très différent des autres. Il est vide, avec très peu de ports et de bateaux, au contraire du littoral breton par exemple. Ici, on trouve surtout du sable et beaucoup de vent. Il m’inspire, me donne envie de méditer. Même les bâtiments et les habitants reflètent une atmosphère particulière.

Ma démarche est vraiment contemplative : c’est celle du non-dit, du hors champ, plus artistique que technique. J’essaie de traduire des sensations. Celles du vent, du sable… L’érosion se voit dans les images ; il y a tellement de sable qui se déplace. Il s’en va, revient… S’en va à nouveau et souvent ne revient plus jamais. La photographie permet de ressentir la fragilité du sable, de comprendre qu’il n’en a plus pour longtemps.

Les gens ne peuvent pas s’intéresser à des choses laides. Alors je leur montre plutôt de la beauté et de la fragilité pour les sensibiliser.
Vues du ciel
Delphine Trentacosta photographie un constat : celui de l’érosion du littoral. Son projet « 111 » est une immense fresque de photographies aériennes des 111 kilomètres du littoral aquitain.
J’habite le littoral depuis 20 ans ; je le vois mouvant, fragile, pris entre les marais et les tempêtes. Ici, nous nous interrogions sur son érosion bien avant de commencer à nous soucier du réchauffement climatique. Nous voyions bien des bunkers autrefois dissimulés dans les dunes réapparaître sur les plages.
Photographier le littoral aquitain est particulièrement intéressant, car il est extrêmement mouvant. La photographie a pour but d’être un témoignage, une trace du passé. Cela questionne aussi nos objectifs et nos modes de préservation.
Cette envie de constater ces changements m’a mené au projet les « 111 ». J’ai parcouru les 111 kilomètres du littoral à pied, d’une pointe à l’autre, pour montrer ce grignotage par l’érosion et les déchets que l’on y trouve toute l’année.

La première photographie des « 111 » date de 2013, avant les tempêtes comme Xynthia. Elle fait office de témoin, de repère par rapport au passé. Aujourd’hui beaucoup d’endroits ont reculé de trente mètres. Des fronts de mer entiers ont été transformés comme à Montalivet, Soulac ou encore Lacanau. Des lieux ont complètement disparu et la vie des habitants a été durablement impactée depuis.
Pour ce projet des « 111 », j’ai évidemment beaucoup volé pour prendre les vues aériennes. L’émerveillement était le même à chaque fois de voir ce littoral depuis le ciel. J’ai eu envie de le montrer aux gens d’un point de vie différent, qu’ils ne connaissent pas : depuis la mer. Les gens ne peuvent pas s’intéresser à des choses laides. Alors je leur montre plutôt de la beauté et de la fragilité pour les sensibiliser.
