Épisode 4
6 minutes de lecture
Jeudi 20 septembre 2018
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

Le jeu de rôle : réunis autour d’une table, joueurs et maître du jeu déroulent une aventure dont ils sont les héros. Forme de jeu symbolique chez l’adulte, ses bénéfices sociaux et intellectuels dépassent le simple divertissement. Sortez vos feuilles de personnages et vos dés, direction l’Amérique profonde des années 1930 !

Notre Buick flambant neuve roule à tombeau ouvert au milieu de l’orage. Une seule route mène au petit village reculé de Finewood, et elle risque à tout moment d’être bloquée par des chutes d’arbres. Avec mes camarades, O’Reilly le journaliste, Alesi le chirurgien, Fitzjames le détective privé et John notre responsable sécurité, nous sommes envoyés par l’évêché d’Albany pour enquêter sur un « miracle ». Ou plutôt démontrer qu’il s’agit d’une vaste fumisterie.

Ne me demandez pas ce que je fais dans cette voiture, je suis simplement une historienne en mal d’aventure. Mon nom est Amélia Peabody. Je ne le sais pas encore, mais nous ne reviendrons pas tous vivants de cette escapade dans l’Amérique profonde des années 1930.

Jet de dés décisif

Il est 20 h 30, cela fait bientôt 4 heures que nous jouons à un scénario concocté spécialement pour l’occasion de L’Appel de Cthulhu. Ce jeu de rôle papier est basé sur l’œuvre d’H.P. Lovecraft. Au gré de plusieurs nouvelles fantastiques, il a créé au début du XXe siècle un univers où des entités surpuissantes, autrefois maîtresses de l’univers, attendent leur heure pour asservir à nouveau l’Humanité.

Alors que la science fait des bons en avant et que les scientifiques viennent de découvrir Pluton, Lovecraft tisse des récits puissants, troublants et terrifiants. Réunis autour de la table du salon, nous sommes cinq joueurs à vivre l’aventure concoctée par notre maître du jeu tiré du livre de jeu L’Appel de Cthulhu.

La couverture de la première édition de L’Appel de Cthlhu

Le jeu de rôle papier, ou « JdR » pour les intimes, est un jeu de simulation, où les joueurs incarnent un personnage, avec ses buts et ses caractéristiques, pour faire avancer l’histoire. Une forme de fiction interactive où se mêle un brin de théâtre d’improvisation.

L’histoire qui se déroule au fil des actions et des décisions des joueurs ne sort pas de nulle part. Différents univers, avec leurs propres règles et leurs propres histoires sont à disposition des Maîtres du Jeu. Septième Mer, Donjons & Dragons ou encore l’Appel de Cthulhu sont parmi les plus connus.

C’est à ce dernier que nous jouons ce soir. Pierre, notre Maître du Jeu, a décrété qu’aucun « scénario du commerce » ne lui convenait. Il a passé des semaines à écrire une histoire riche d’une cinquantaine personnages non-joueurs, d’énigmes et d’événements en tout genre.

Le Maître du Jeu, ou MJ, est celui qui dirige entièrement une partie. Il y incarne tour à tour la narration, les personnages rencontrés et les ennemis en combat. Dissimulé par ce que l’on appelle un « écran », autrement dit un triptyque assez haut pour dissimuler ses mains et ses dés, il est le dieu de votre partie. Sans jamais pouvoir bénéficier d’un seul temps mort, il vous entraîne dans les aventures qu’il a concoctées, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Les joueurs autour de lui se basent sur leur fiche de personnage, où se trouvent toutes leurs compétences et leurs caractéristiques. Pour réaliser une action, il faudra bien souvent faire un jet de dés pour déterminer le résultat. Dés à six, douze encore dix-huit faces, ils sont nos meilleurs alliés, mais aussi nos pires ennemis.

« Là, faut pas déconner, vous me faites tous un jet de santé mentale. »

Aux abords de Finewood, alors que le jour décline, nous avons suivi une bande de garçons des rues jusqu’à « La maison de la sorcière ». Nous venons de croiser des rats bizarres. Très bizarres. De la taille d’un petit chien, visiblement très intelligent, la face de ces rats est constituée d’un amalgame de visage humain. Un œil, un bout de sourcils, une bouche pendante… Voilà qui est plutôt troublant et absolument pas prévu au programme de notre enquête de démystification.

Il nous faut maintenant lancer les dés pour déterminer combien de points de santé mentale cette atroce découverte nous a coûtés. Il n’est pas impossible qu’à la fin de la partie, certains finissent leurs jours dans un sanatorium.

Dans l’œuvre de H.P.Lovecraft, dont est tirée notre partie, il est commun que les pauvres humains finissent fous à lier. Les créatures rencontrées dépassent la cognition humaine et la ravagent allègrement. Lovecraft, ce génie de la littérature fantastique est mort seul, dans la pauvreté et la douleur de la maladie, persuadé d’avoir écrit des récits de seconde zone invendables. 80 ans après sa mort, son œuvre est culte, ses influences présentes dans quasiment toute la pop culture actuelle. Ce retour en grâce est dû en grande partie à l’essor du JdR L’Appel de Cthulhu dans les années 1980.

Ce n’est pas la seule démonstration du pouvoir du Jeu de Rôle dans la culture populaire. Ses liens avec le jeu vidéo, qui s’inspire bien souvent de son gameplay ou encore la littérature ne sont plus à prouver. Les plus grands auteurs de fantastiques et de fantasy moderne ont biberonné leur imaginaire à la source de parties de JdR endiablées, comme Pierre Pevel ou Jean-Philippe Jaworski pour ne citer qu’eux.

Le pouvoir du personnage

« Le jeu de rôle est une version adulte du jeu symbolique », m’explique la psychologue Monick Lebrun-Niesing. Le jeu symbolique désigne les jeux de « on fait comme-ci ». Jouer au docteur, aux cow-boys ou aux aventuriers dans la cour de récréation. Cette forme de jeu, de plus en plus remplacée par des jeux à visée pédagogique, est nécessaire à l’enfant pour déployer son imaginaire. Idem pour l’adulte, qui a besoin de son imagination pour être curieux et ouvert sur le reste du monde. « Il est important pour un adulte de continuer à développer son imaginaire, surtout s’il n’est pas dans un milieu très créatif. »

Heureusement, rien que dans la région bordelaise, plusieurs associations proposent des parties et des initiations

Monick Lebrun-Niesing regrette que le jeu de rôle papier soit aussi méconnu et peu démocratisé. « Il amène une réflexion différente du jeu sur écran, une implication plus grande et un rôle actif dans l’aventure. » Comme elle me le fait remarquer, il n’est pourtant pas aisé de faire une partie, contrairement aux escape games. Il faut trouver « une table » avec des joueurs, mais surtout avec un Maître du Jeu.

Heureusement, rien que dans la région bordelaise, plusieurs associations proposent des parties et des initiations, comme l’EDIL ou Troll Me Tender. La librairie indépendante La Zone du Dehors propose également une fois par semaine des initiations à différents univers de jeu de rôle, pour joueurs débutants et confirmés.

« C’est quoi le prénom du prédicateur déjà ? Vous savez, Mr Sunrise. »

Romain hausse les épaules : « Je sais pas. Téquila ? »

Le fou rire est général. Romain est grand débutant, il fait avec nous sa toute première partie de JdR. Il incarne John Smith, notre responsable sécurité au passé mystérieux. Un gros bras terrifiant, tout droit sorti des forces spéciales. Romain a toujours eu un goût certain pour les héros de films d’action. Il voulait d’ailleurs que son personnage s’appelle John McClane, en référence au héros de Die Hard.

Finalement, nous n’aurons pas terminé le scénario en une seule session, il en faudra une deuxième pour atteindre le dénouement final. On range les dés, les fiches personnages et les cadavres de canettes de Pepsi.

Tout le monde partit, nous aidons Romain à descendre les escaliers de l’entrée de la maison. Il lui faudra encore quelques parties pour s’améliorer en roleplay, mais il est ravi d’incarner un personnage de gros bras. Parce que Romain aussi a des bras musclés. Il en faut pour faire avancer son fauteuil roulant.

Combien ça coûte ? Du temps (surtout pour le MJ qui prépare tout) et le prix d’une pizza bon marché.

Pour qui ? Tout le monde. Policier, science-fiction, fantasy… Tous les genres existent et même le plus timide et renfrogné des joueurs finit par se révéler.

Avec qui ? Un bon Maître du Jeu et au moins un joueur (un peu) expérimenté dans l’équipe.

Un conseil ? Ne vous prenez pas la tête. Non, même si vous bafouillez ou paniquez pendant un dialogue, vous ne serez pas ridicule.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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