Épisode 3
6 minutes de lecture
Mercredi 5 septembre 2018
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

« Aidez-moi. J’ai peur… » Nous sommes quatre, enfermés dans une chambre d’enfant. Entre les poupées et les cubes en bois, une voix aigrelette résonne. « Becky ! Arrête de me tirer les cheveux ! ». Louise ne veut plus dormir dans sa chambre. Que s’est-il passé ? Nous avons une heure, et pas une minute de plus pour le découvrir.

Un samedi après-midi de juin, nous avons décidé de nous enfermer dans une des « escapes room » du Casse-tête bordelais. Les « escape games », animées par des « game masters », sont directement inspirées des Point and Click. Vous n’y comprenez rien ? Pas de panique, je vous embarque à la découverte d’un de mes jeux d’adulte favoris.

Made in Japan

L’univers du jeu vidéo est vaste, avec une multitude de genres. Parmi eux, le fameux Point and Click, un jeu d’aventure avec un poil d’enquête. Le joueur utilise sa souris pour explorer les écrans, récupérer des objets et les associer entre eux pour résoudre des énigmes. D’où l’appellation « Pointer et cliquer ». Monkey Island, Day of The tentacle ou encore Loom, développés par Lucas Arts sont parmi les plus cultes du genre. Les jeux du studio TellTale (Walking Dead, Wolf Among Us…) ou encore l’excellent Life is Strange sont des itérations plus modernes du Point and Click.

Les escape games sont des Point and Click grandeur nature. Des équipes de 3 à 5 joueurs sont enfermées pendant une heure. Pour sortir, elles doivent résoudre une série d’énigmes plus ou moins retorses. Le premier escape game ouvre ses portes au Japon au début des années 2010. Le concept ne tarde pas à inonder l’Europe. Paris aura droit à sa première salle française en 2013. Cinq ans plus tard, plus de 800 salles ont ouvert leurs portes en France.

Immersion timée

Jouer à un Point and Click grandeur nature ne pouvait que séduire la joueuse de jeux vidéo que je suis. Les escape games ne séduisent pourtant pas que les geeks. Pour Monick Lebrun-Niesing, psychologue, l’immersion répond à un vrai besoin des adultes d’aujourd’hui. « Les adultes, toujours hyperconnectés à toutes leurs responsabilités, ont de plus en plus besoin de se déconnecter. Les escape room sont des bulles hors de la réalité. » Il s’agit ici d’un petit retour de l’adulte vers le jeu symbolique.

Enfants, nous avons tous et toutes joué au docteur, à l’aventurier ou au dresseur Pokémons. Ces moments de « comme-ci », de « on dit que », sont des étapes importantes de la construction enfantine. Ils sont pourtant de plus en plus laissés de côté pour des jeux pédagogiques, plus calmes, et aux mécanismes moins aléatoires. Le jeu symbolique repose sur l’imagination. Dans une escape room elle est aidée par les décors et l’ambiance.

Le manoir d’H.H. Holmes — Photo : Escape Hunt, Bordeaux

Le ou la Game Master a aussi un rôle important à jouer dans cette partie. À Escape Hunt, je découvre, émerveillée, les coulisses d’une partie. À côté d’Adrien, le Game Master, je suis un groupe qui tente de sortir du manoir d’H.H. Holmes. Adrien n’est plus très impressionné alors qu’il active certains mécanismes depuis son poste. Il s’occupe des équipes ici depuis maintenant trois ans. Il suit, grâce à des micros et des caméras la progression des joueurs. Au bout d’un moment il déclenche le son d’une petite sonnette d’hôtel et se penche sur son micro : « Chers clients, il serait peut-être temps de faire quelque chose avec ces trois clés. »

Un Game Master, autrement dit un maître du jeu, s’occupe de vous guider dans vos énigmes. Selon les salles, il vous accueille et vous emmène sur les lieux de votre aventure. L’important est de vous mettre dans l’ambiance. Au fil de votre enquête, il vous passera certains indices pour aider votre progression : « On commence par les laisser tranquilles pendant dix ou quinze minutes, histoire de bien les mettre en situation, sauf s’ils sont vraiment en grosse galère. »

Les escape games sont des Point and Click grandeur nature.

Bénédicte a été Game Master pendant un an et demi, d’abord à Escape Hunt, puis à Prizoners. « Avant de donner un coup de pouce, on attend des joueurs qu’ils cherchent par eux-mêmes. Au bout de cinq ou six minutes à bloquer sur la même énigme, on les contacte. Mais ne pas sortir fait entièrement partie du jeu. » Tout le monde ne sort pas d’une escape room. Chaque salle affiche son taux de sortie, autant pour défier les joueurs que pour les prévenir de la difficulté potentielle. Si je suis bien souvent sortie in extremis, je n’ai échoué à me libérer qu’une seule fois.

À la sortie, le Game Master retrouve les joueurs pour les débriefer, et peut-être leur expliquer la fin de la salle. « C’est pour éviter la frustration de ne pas connaître les dernières énigmes, ajoute Bénédicte en terminant son thé. Il ne faudrait pas qu’ils refassent la salle pour deux ou trois éléments. »

Saturation du marché des escape games ?

Je vois apparaître les escape games au même rythme que les magasins de vapoteuse il y cinq ans. Aujourd’hui, presque toutes ces boutiques d’e-cigarettes ont fermé, à force de saturer le marché. Pour tenter de savoir si cette même menace plane au-dessus des escapes, je rencontre Tarek Moutawakkil, un associé du Escape Hunt. Dans ce grand bâtiment du quartier de la gare, quatre salles différentes accueillent les claustrophobes du dimanche. Barbe fournie et traces de peinture sous les ongles, il m’accueille dans l’immense salon du rez-de-chaussée, à côté du groupe de joueur qui a réchappé du manoir d’H.H. Holmes.

« Pendant deux ou trois ans, nous étions trois escape games à nous partager le marché. Maintenant nous sommes treize à Bordeaux. Les chiffres de fréquentation commencent à stagner. » Il estime que d’ici un an ou deux, des salles commenceront à fermer, faute de revenus suffisants. « Ici, nous avons beaucoup de salles. Pour de plus petites structures indépendantes, qui n’ont que deux salles, la marge est plus faible. »

Pendant deux ou trois ans, nous étions trois escape games. Maintenant nous sommes treize à Bordeaux.

La franchise Escape Hunt fait ses débuts il y a cinq ans à Bangkok. Le fondateur londonien rencontre le succès, jusqu’à ouvrir cinquante salles à travers le monde, dont dix en France. Tarek et ses deux associés se sont rencontrés à Nancy, dans la même école de commerce. Après une partie à Paris, ils tombent amoureux du concept et décident d’ouvrir leur propre escape game. « À Paris, nous avions peur que le marché soit déjà saturé. Alors nous avons choisi une ville de province assez grosse pour nous accueillir. »

Appartenir à une franchise leur donne accès à « un cahier de jeu », énigmes et scénarios clé en main. Sur leurs quatre salles, trois sortent du cahier de jeu. « À force, nous les avons tellement modifiées qu’elles sont presque des créations originales. » Leur chef-d’œuvre ? La dernière salle en date, le Manoir d’H.H. Holmes. Plusieurs pièces (je me refuse à vous révéler combien) et une bonne dose d’énigmes, souvent très originales. « Au début, nous avions beaucoup de cadenas. La tendance s’en détache pour aller vers des énigmes plus diversifiées. » Aimants, casse-tête et jeu de poids remplacent peu à peu les sacro-saints cadenas à code.

Qui es-tu visiteur ?

Tous mes amis qui jouent avec moi ont la trentaine. Je ne peux m’empêcher de m’interroger sur le public de ces Escape Games, car j’y croise rarement des adolescents ou des personnes plus âgées. Tarek et Bénédicte s’accordent à dire que le type de public est tout de même très varié et cyclique. Selon Bénédicte, la moyenne d’âge du public dépend de la date et de la météo. « Le public est constitué de beaucoup de personnes qui viennent pour la première fois. Des joueurs qui ont envie d’initier leurs amis. » Elle a aussi guidé beaucoup d’enterrements de vie de garçon et de jeune fille, ainsi que des sorties de maison de retraite.

« Pendant les vacances, explique Tarek, on voit surtout des familles. Notre cœur de cible à Escape Hunt ce sont les jeunes actifs, entre vingt-cinq et quarante ans. Et environ 25 % d’entreprise je dirais. » Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à organiser leurs sorties de fin d’année ou bien les journées dédiées au Team Bulding dans des escapes. « Les entreprises viennent surtout de novembre à décembre », précise Bénédicte. « Ma joueuse la plus âgée a 94 ans, elle est revenue ensuite avec ses enfants quadras. J’ai aussi vu une petite fille de 7 ans et demi complètement torcher la salle, avec ses parents qui la suivaient, complètement perdus. »

Notre cœur de cible à Escape Hunt ce sont les jeunes actifs, entre vingt-cinq et quarante ans.

Peu de salles sont vraiment adaptées pour les enfants. Sur le papier, un niveau scolaire est au moins nécessaire. Il faut savoir lire et compter. À Bordeaux, le Casse-tête Bordelais propose une escape accessible à partir de 9 ans, mais elle est une des rares à s’adapter à un jeune public. « Il y a un cadre légal à respecter, m’informe Bénédicte. Beaucoup de salles vous enferment vraiment. Et un décret interdit d’enfermer les enfants de moins de 8 ans. »

Le Passage, The Hostel, Prizoners… Il me reste encore des dizaines de salles et d’escape games à découvrir. Pour le moment, cette histoire de « jeu symbolique » chez l’adulte m’intrigue encore. Il est temps pour moi de vous emmener vers de nouvelles aventures : celles du jeu de rôle papier. Attention, de Grands Anciens tentaculaires pourraient bien surgir dans la nuit…

Combien ça coûte ? Entre 20 et 25 € par personne (plus vous êtes nombreux, moins c’est cher)
Pour qui ? Les amateurs d’énigmes et de casse-têtes, de 7 à 97 ans.
Avec qui ? Votre famille, des amis, des collègues… Toute personne qui saura supporter que vous donniez des ordres comme si vous aviez tout compris, alors que pas du tout.
Un conseil ? Privilégiez les petites équipes. L’écoute entre participants est primordiale. À plus de quatre, vous risquez de vous marcher dessus et de perdre un temps précieux.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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