Épisode 6
6 minutes de lecture
Mardi 14 août 2018
par Rémy CHABOT et Robin PARIS
Rémy CHABOT
19 ans, étudiant en 3ème année à l'EFJ Bordeaux. Passé par Web Girondins, Bordeaux Gazette et TV7 Bordeaux.
Robin PARIS
Étudiant en troisième année à l'EFJ Bordeaux. Passé par Radio Bassin Arcachon.

Dans cet interview de Adli Takkal Bataille, l’entrepreneur de 25 ans, co-auteur du livre « Bitcoin, la monnaie acéphale », revient sur l’évolution de notre rapport à l’argent. Il évoque l’émergence des cryptomonnaies en prenant l’exemple du bitcoin. Et a contrario, pour ce co-fondateur du comptoir de change et de formation « Le Comptoir du Bitcoin et des Cybermonnaies à Bordeaux », le cash finira par être oublié, peu à peu.

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Quel est le rôle de l’argent dans notre société ?

Bonne question ! A priori, l’argent est pour nous tous une référence que nous partageons. Nous avons besoin d’avoir un référentiel commun de la valeur, une chose abstraite pour un être humain. Cela nous permet d’avoir une base pour nous échanger des choses sans passer par le troc. Ce modèle est un étalon pour mesurer nos échanges.

Qu’est-ce qui différencie la monnaie physique de la monnaie virtuelle ?

La monnaie actuelle est émise par des autorités centrales. Elle est uniquement garantie par la puissance de ces autorités et absolument sur rien d’autre. Elles n’ont pas de valeur intrinsèque, c’est vraiment une convention.

Pour les monnaies à consensus décentralisé, il n’y a plus d’autorité centrale. C’est le protocole du bitcoin qui va régir l’émission monétaire. C’est une monnaie intangible qui porte sa valeur, car pour « l’extraire », il faut dépenser de l’énergie. Elle est rare et non contrôlable à souhait, nous ne pouvons pas en enlever et en remettre comme cela.

C’est la différence entre les deux : un billet de cinq euros, si demain l’Europe est en crise, n’aura peut-être plus la valeur d’un billet de cinq euros.

Qu’est-ce qu’une cryptomonnaie ? De la création à l’achat en passant par l’utilisation.

Une crypto monnaie est une monnaie virtuelle. C’est un protocole informatique, un système de règles d’échanges informatiques. La première crypto monnaie est le Bitcoin. Elles s’inspirent toutes plus ou moins de cette monnaie. Pour émettre des bitcoins, il faut dépenser de l’énergie. Cette monnaie est émise pour les gens qui dépensent de l’énergie et qui vont la créer.

Il faut accepter de renverser ces idées reçues : une monnaie peut a priori marcher sans État.

Après, libre à chacun de l’échanger comme il le veut, de l’envoyer où il le veut sur ce réseau. L’avantage dans le bitcoin, c’est que nous ne pouvons pas le cracker pour l’instant. A priori, c’est plutôt solide, cela fait dix ans qu’il existe et pèse 150 milliards de dollars au cours du jour. Des gens essayent d’attaquer le bitcoin sans arrêt, mais le risque revient dès qu’il y a de la centralisation.

Sur le papier, le bitcoin est bien plus sécurisé que d’autres monnaies actuelles. Si je confie mes bitcoins à une banque ou à quelqu’un qui les garde pour moi, j’ai des risques à nouveau. Le Bitcoin est non censurable et libre dans son usage, il n’y a pas d’autorité centrale.

Est-ce que les crypto monnaies permettent de se détacher des banques privées ?

À terme, cela permet de se détacher des banques, mais nous pouvons déjà le faire. Pour l’instant, quelques boutiques qui acceptent les bitcoins. Pour une vie « normale », il faut plus ou moins passer à un moment par le système bancaire ; ou par un système de carte bleue qui permet de dépenser ses bitcoins.

Cela tend à se démocratiser ?

Trois à cinq ans vont être nécessaires avant de passer à une certaine étape d’adoption. Cela va de plus en plus vite. Ça devrait être exponentiel, plus il y a de gens, plus il y en a qui y rentrent. C’est bête, mais une application a toujours plus de mal à passer la barre des « un million » que la barre des « dix millions ».

C’est quand même incroyable, pour leur dernière période en décembre dernier, Coinbase — un des premiers vendeurs de bitcoins aux États-Unis — était premier de l’AppStore. Il y a plus de gens aux États-Unis qui utilisent le Bitcoin qu’en France. Au fur et à mesure que les gens y adhèrent, il sera de plus en plus facile de l’utiliser partout.

Comment expliquez-vous que ce ne soit pas encore reconnu en France ? Pourquoi les banques ou le système boursier ne valident pas le bitcoin comme une monnaie réelle ?

Il faut accepter de renverser ces idées reçues : une monnaie peut a priori marcher sans État. Et aussi accepter de consentir à un effort un peu technique pour comprendre vraiment comment cela marche ou pas. Tout le monde a le droit de faire ce qu’il veut.

Ce n’est pas parce que le bitcoin existe et fonctionne de manière indépendante que les intermédiaires ne serviront à rien. Il y aura bien des gens qui ne voudront pas être responsables de leurs clés et préféreront passer par un organisme. Ils auraient donc tout intérêt à essayer d’embrasser la révolution plutôt que de la rejeter. Ils ne doivent pas faire les mêmes erreurs qu’au début d’internet lorsque les boîtes n’ont pas voulu passer à l’étape supérieure — telles Kodak et nombre d’autres entreprises.

Depuis dix ans, la mort du bitcoin est annoncée régulièrement, y compris par des prix Nobel, mais il est toujours là.

Pour l’instant, ils sont plutôt durs surtout en France, car nous avons une culture bancaire assez spéciale et un tabou de l’argent plutôt important. Dans notre pays, cela est assez complexe. Les banques vont refuser de faire des virements vers des plateformes d’échange. Elles vont empêcher d’ouvrir un compte quand nous voulons faire du business dans le bitcoin. Elles nous mettent des bâtons dans les roues, mais « c’est le jeu ».

Pour moi, c’est plus une erreur qu’autre chose. Si elles s’intéressaient à la technologie, elles seraient les premières sur le marché, elles auraient déjà toute l’infrastructure et elles pourraient déjà avoir beaucoup de clients. Finalement, elles sont en train de laisser des sociétés devenir les futures banques de demain et ne pas le devenir elles-mêmes.

C’est un choix dommageable. Sans parler du rejet assez basique de la part des banques, car elles ne vont même pas chercher à savoir ce que c’est vraiment alors que le bitcoin est un nouveau paradigme, une révolution technologique. C’est une innovation plutôt faite pour rester. Depuis dix ans, la mort du bitcoin est annoncée régulièrement, y compris par des prix Nobel, mais il est toujours là. Le bitcoin continue de prendre de la valeur. À un moment, il faut se rendre à l’évidence et considérer qu’il y a quelque chose d’intéressant, de novateur.

Doit-on donner une éducation numérique à nos enfants dès l’école ?

Oui, il faut des cours. Cela fait partie de notre vie, pourquoi nous ne pouvons pas être éduqués là-dessus. Soit ce sont aux parents de le faire, mais le problème, c’est que si les parents ne sont même pas formés, ils ne peuvent pas le deviner ; soit c’est à l’école, soit c’est à quelqu’un d’autre…

Mais il y a un besoin d’éducation numérique. C’est vraiment une question de bonnes pratiques de sécurité. Nous ne sommes pas habitués à nous protéger, mais plutôt à perdre nos mots de passe tout le temps, à ne pas faire attention, etc. Il y a aussi tout un travail d’éducation sur ces sujets, ce n’est pas restreint au bitcoin. Nous devrions avoir cette éducation de pratiques correctes pour absolument tous les éléments du numérique.

Le Bitcoin, la première cryptomonnaie — Christian Dubovan via Unsplash

 C’est vrai que nous faisons tous de l’informatique quand nous sommes petits, taper sur Word c’est bien, mais il y a toute l’initiation à ce qu’est le numérique, comment se comporter et comment utiliser cette boîte à outils. C’est un énorme chantier, d’autant que les professeurs non plus généralement ne sont pas formés. Quand je vois les mots de passe des gens, c’est absurde.

Pour vous, quels seront nos moyens de paiement dans 20 ans ?

Dans vingt ans, la majorité des paiements seront dématérialisés, instantanés, et nous aurons un contrôle sur notre argent. Certains préféreront toujours déléguer leur argent à quelqu’un, mais nous aurons un système d’échange mondial, instantané comme c’est le cas pour le bitcoin. Nous utilisons déjà beaucoup d’argent dématérialisé comme avec notre carte bleue, mais nous oublierons peu à peu le cash.

J’aimerais que nous redevenions propriétaires de notre argent !

Il y aura des moyens de se transférer de la valeur en étant déconnecté parce qu’il y aura toujours des zones blanches, etc. Il n’y a pas de raisons que « nous nous embêtons » à garder les billets dans la poche ou des systèmes cloisonnant comme les banques. Quand nous voulons bouger de l’argent, ils nous demandent pourquoi, des choses où nous avons moins de liberté.

Tôt ou tard, nous risquons de nous diriger vers des moyens d’échange beaucoup plus libres, instantanés et très peu coûteux. Par exemple, si je veux payer un café à quelqu’un à New York, je peux le faire dans la minute. Le bitcoin le démontre, nous pouvons faire des paiements instantanément, mondialement sans avoir de gros frais. J’aimerais que nous redevenions propriétaires de notre argent !

Entretien réalisé en partenariat avec les étudiants en journalisme de l’EFJ.

Photo de couverture : Christian Dubovan via Unsplash

Rémy CHABOT
19 ans, étudiant en 3ème année à l'EFJ Bordeaux. Passé par Web Girondins, Bordeaux Gazette et TV7 Bordeaux.
Robin PARIS
Étudiant en troisième année à l'EFJ Bordeaux. Passé par Radio Bassin Arcachon.
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