Épisode 1
8 minutes de lecture
Mercredi 11 décembre 2019
par Clémence POSTIS et Fred W. Dewitt
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
Fred W. Dewitt
Frédérick est réalisateur de fiction et de documentaire. Il réalise aussi des films publicitaires et évènementiels. Cadreur et monteur, il maîtrise l'ensemble de la chaîne de production audiovisuelle.

Synchronisation des montres. Début des années 90, quatre amis se retrouvent dans une maison familiale. Amoureux de bidouille et d’informatique, ils décident de se lancer dans une entreprise de Minitel : jeux vidéo, jeux de rôle, vente en ligne… Ils ne le savent pas encore, mais aucun de leurs serveurs ne sera aussi performant que leur service de Minitel rose. Leur histoire, c’est celle d’une bande de potes qui s’est transformée en « Steve Jobs du cul », vingt ans avant Tinder.

Philippe a 45 ans. Il est comédien et nous l’avons rencontré à la terrasse d’un café. Dans l’histoire qui suit, Philippe a 17 ans, un peu plus de cheveux, un talent certain pour l’informatique et il écrit des messages coquins à des hommes en manque de sexe. C’est une histoire de Minitel, d’insouciance et de bidouille. Le souvenir d’une époque où Internet n’avait pas encore envahi les foyers et où le minitel promettait de changer vos vies. Un monde sans Amazon, sans site d’information ni de rencontres… Et pourtant, avec ses amis, Philippe va être, sans le savoir, un acteur de la révolution technologique à venir. Bienvenue en 1990, sur 36 15 Usha.

Philippe, qui a co-créé le 36 15 USHA
Philippe est comme vous : un Illustre anonyme — Photo : Fred W. Dewitt

Au début des années 1990, j’étais féru d’informatique. Je devais avoir treize ou quatorze ans quand j’ai fait mes débuts à la radio associative la Vie Au Grand Hertz. Le dimanche matin, de 9 h à 11 h, je participais à une émission sur l’informatique. Nous étions un noyau dur de quatre personnes, rapidement rejoint par une bonne dizaine d’autres passionnés.

C’était l’époque des Amiga, des Amstrad… Chez moi, j’avais transformé mon Atari en Minitel. Avec plein de prises téléphoniques collées — je m’étonne encore d’avoir réussi à soudoyer mes parents —, j’avais réussi à monter un serveur en RTC, en « Réseau Téléphonique Commuté ». Les gens appelaient mon numéro de téléphone et tombaient sur une messagerie, des jeux, des solitaires… À mon entrée au lycée, tous ces bidouillages ont pris de l’ampleur.

Les débuts de l’interaction à distance

Créer un 36 15 sur minitel était particulièrement simple : il suffisait d’avoir une prise RTC, un Transpac et de prévenir France Télécom. Grosso modo, pour un franc que l’utilisateur payait pour la connexion, 50 centimes revenaient à France Télécom, et 50 centimes à la société. Par contre, pour avoir un modem Transpac — qui devait avoir 5 % de la puissance de nos box actuelles — il fallait une entreprise. Alors, avec mes trois amis de la radio, nous avons créé une société pour aller jouer dans la cour des grands.

Un de nos premiers 36 15 était une messagerie de solutions de jeu vidéo. Une sorte de jeuxvideo.com avant l’heure. Il y avait aussi un serveur autour du jeu de rôle où les personnes pouvaient échanger, faire du jeu de rôle en ligne, jouer à des jeux de société… Nous avions créé des jeux d’échecs, par exemple. Pour l’époque, c’était révolutionnaire. En fait, le minitel marquait le début de l’interaction à distance.

Pendant toute l’existence de 36 15 USHA, il n’y a jamais eu une seule nana de connectée.

Le fameux modem Transpac était une location qui coûtait cher, nous ne rentrions pas dans nos frais. Il fallait diversifier l’offre pour augmenter le temps de connexion. Nous avons commencé à proposer à des boutiques de faire de la vente par correspondance sur Minitel. Ils nous permettaient de rentrer leur catalogue sur le serveur, et les clients pouvaient y acheter directement leurs produits. Ce genre de serveur représentait les prémices d’Amazon, en quelques sortes.

Parmi ces nouveaux clients, nous avons rencontré un bordelais qui possédait une centrale d’achat aux États-Unis. Il avait l’air sérieux, et voulait un 3615 pour brasser toute la France. Après plusieurs rencontres, nous lui avons créé un 3615 baptisé U.S.H.A, à prononcer « Us Achat ». Mais au moment de remplir son catalogue, le mec a disparu.

Le nom du serveur était déjà acheté, il avait été payé pour une année d’exploitation. Non remboursable, non échangeable. Je ne me souviens plus du prix… une centaine de francs, peut-être deux cents. Le bout du monde pour nous, un véritable investissement. Un soir, nous nous retrouvons pour faire la fête tous ensemble. Nous nous demandons ce que nous allons bien pouvoir foutre de ce 36 15 U.S.H.A.

À cette époque, un Minitel rose est en vogue : 36 15 Ulla. L’un de nous explose de rire et sort tout d’un coup « 36 15 ‘ UCHA” ». Et là, bingo ! On s’est mis de suite sur les ordis pour créer les pages. En affichage télétexte, on dessine des culs, des nibards… On met en place le module de messagerie et on envoie. Évidemment, personne ne se connecte. Qu’à cela ne tienne, on va sur Ulla en prenant des pseudos féminins et on envoie des messages aux gens : « Ça craint ici, viens sur Usha c’est plus cool. » On racole comme des malades. En quelques semaines le serveur est passé de 3 heures de connexions par jour, à 10, puis 60, puis 100…

Les Steve Jobs du cul

Il n’y avait pas de chatbot à l’époque, il fallait que ce soit organique, derrière l’écran. Donc c’était nous. Pas de copier-coller, tout était tapé à la main. La liste des connectés par contre était complètement fake. On créait des profils d’hommes, de femmes… autant qu’on voulait. En réalité, seule une dizaine de personnes étaient réellement connectées ; uniquement des hommes. Pendant toute l’existence de 36 15 USHA, il n’y a jamais eu une seule nana de connectée.

Ils prenaient un Minitel et les gonzes décrivaient leurs seins, comment ils se doigtaient ou ce genre de truc.

Nos locaux étaient installés dans la maison des grands-parents décédés de l’un des quatre associés. Cette vieille bâtisse de trois étages avait été transformée en start-up nation ! On squattait une petite pièce, avec une planche posée sur deux tréteaux, six ou sept Minitels dessus, un cendrier gigantesque au milieu… On n’avait même pas de sous pour créer les tours des PC, alors on branchait les cartes entre elles et on les mettait dans des boîtes en carton avec des ventilateurs dessus. Quinze ou vingt câbles passaient autour des portes.

Je séchais parfois les cours pour passer la journée sur le minitel à écrire mes conneries. Le vendredi soir je partais là-bas ventre à terre, et je retournais le lundi matin au lycée, la gueule en vrac. Cette aventure prenait toute la place dans ma vie. Et on se marrait. On se poilait jusqu’au bout de la nuit.

En plus du noyau dur de quatre personnes, il y avait aussi les copains qui passaient. On leur parlait de notre site de cul, alors ils venaient voir. Ils prenaient un Minitel et les gonzes décrivaient leurs seins, comment ils se doigtaient ou ce genre de truc. On se racontait nos meilleures rencontres. Certains voulaient qu’on leur pisse dans la bouche. Et tu te retrouves à décrire comment tu pisses dans la bouche de quelqu’un. À partir de trois heures du matin, toute la tablée était un peu bourrée, on rigolait tout le temps.

En même temps, on était face à des mecs un peu tous seuls, tristes. Il y avait par exemple ce mec qui venait se branler sur nos textes. Il venait tout le temps, toujours à la même heure. Il avait perdu sa femme, et il devait être isolé en campagne. Son seul lien avec quelque chose d’un peu sensuel c’était en fait un ado chevelu, bourré, en ville. Lui, il m’a fait un peu de peine. Il se confiait à moi. Il n’y avait pas que des relous qui étaient là pour qu’on leur dise qu’ils avaient une grosse bite, et qu’on la prenait dans la bouche. Il y avait des gars qui racontaient leur vie, qui se confiaient un peu.

Philippe, qui a co-créé le 36 15 USHA sur minitel
« Décris-moi ta chatte. Est-ce que tu te rases ? » – Photo : Fred W. Dewitt

Quand c’était des ados venus se chauffer un peu, ça se voyait vite. Mais la majorité était des hommes seuls et malheureux. Forcément tu le prends à la rigolade, mais t’es vite rattrapé par l’humain, par cette solitude que tu as en face. Tu t’imagines facilement le mec avec son minitel marron, dans son salon, tout seul. Ça fait un peu écho à ce qu’il se passe aujourd’hui. Même si la technologie a changé, c’est toujours plein de gens tout seuls qui swipe sur Tinder. J’ai assisté au début de ce truc-là, j’en ai même été acteur.

La fin du 36 15

Le plus dramatique, c’est que ces hommes parlaient à des femmes qui n’existaient pas. Parfois, certains se sont doutés de notre identité. Ils voulaient nous appeler, forcément. Donc on trouvait tous les subterfuges possibles : « Je ne peux pas, il y a mon mari à côté » ; « Non, les enfants dorment »… Un pote s’était créé un pseudonyme qui m’avait fait mourir de rire : « Muette et Soumise ». Il répondait : « On ne peut pas s’appeler, je suis muette. »

Au bout d’un an, on a renouvelé le nom de domaine. J’ai acheté ma première Renault 5 avec les sous du 36 15. Avec cet argent, nous pouvions nous éclater, acheter des cartes mères, les monter, les mettre en réseau… On en a cramé du matos à jouer aux apprentis sorciers. Toujours dans la bonne humeur. Pour les logiciels par contre, on n’avait pas de thunes, et le téléchargement sur Internet n’existait pas. Alors nous organisions des « copy parties ».

Grâce au Minitel, nous réussissions à nous mettre en réseau avec d’autres personnes et à organiser un rendez-vous. Une vingtaine de personnes débarquaient avec ses boîtes de disquette, l’ordi sous un bras, l’écran énorme sous l’autre… C’était un bordel sans nom. De 8 heures du soir à midi le lendemain, ça copiait de tous les côtés. En parallèle, 36 15 Usha continuait de tourner ; pendant que les disquettes se copiaient, on leur donnait un Minitel : « Tiens, réponds au gars ».

Il y en a un qui est parti vivre en Californie, il bosse maintenant chez Google. Lui, tu lui disais n’importe quoi, c’était déjà programmé.

Usha était devenu la locomotive. Il nous permettait de faire des choses plus confidentielles comme le jeu de rôle ou le jeu vidéo. Ces serveurs rameutaient beaucoup moins de monde et de revenus que le sexe. Le mercredi après-midi, pas mal de gamins se connectaient parce qu’ils étaient bloqués dans tel ou tel niveau de Super Mario. Sur le même écran, quelqu’un nous écrivait en parallèle sur Usha : « Décris-moi ta chatte. Est-ce que tu te rases ? »

Il s’est passé tellement de choses dans cette maison. Les premières fêtes, la découverte, cette époque où les parents te laissent un peu plus en roues libres, où tu peux faire un peu ta vie. Cette maison était notre QG. Et nous, on était un peu les Steve Jobs du cul.

Cette histoire a accompagné mon adolescence, jusqu’à mes 19 ans. Un jour, la famille de Wilfried a décidé de vendre la maison. Le QG a explosé de lui-même. Il y en a un qui est parti vivre en Californie, il bosse maintenant chez Google. Lui, tu lui disais n’importe quoi, c’était déjà programmé. Wilfried, celui qui a créé la boîte, est parti en Afrique. Il a vécu plusieurs années à Dakar et y a accompagné le début d’Internet et des cybercafés. Il a créé une espèce d’onduleur pour ne pas perdre le signal, alors que là-bas, la connexion téléphonique sautait tout le temps. Le dernier de la bande est parti travailler au service informatique de la poste. On ne réussit à se voir que tous les deux ans, mais c’est toujours avec bonheur. Nous n’oublierons jamais cette épopée.

Moi, je suis parti faire du théâtre, et dès que tu te déconnectes de l’informatique, tu es déjà dépassé. J’en ai vu toutes les prémices, pourtant j’ai raté le pas Internet. Je l’ai franchi bien après tout le monde. C’est marrant parce que j’étais sur la mise en réseau des personnes avec beaucoup d’avance. À l’époque je me souviens qu’on parlait du minitel photo. « Un jour, on pourra regarder des photos sur minitel, ça va être super ! » C’est bien après que j’ai compris que la révolution Internet allait changer nos vies.

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
Fred W. Dewitt
Frédérick est réalisateur de fiction et de documentaire. Il réalise aussi des films publicitaires et évènementiels. Cadreur et monteur, il maîtrise l'ensemble de la chaîne de production audiovisuelle.
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