Épisode 3
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Vendredi 28 février 2020
par Justine VALLÉE
Justine VALLÉE
J’ai quitté la pluie bretonne pour rejoindre la chaleur bordelaise après avoir terminé mes études. Intéressée par l’Histoire, les problématiques sociales et féministes, je suis venue à Revue Far Ouest pour narrer des récits au long cours.

À la suite d’un cancer, Élizabeth a tout perdu : sa situation financière aisée, la maison de retraite qu’elle gérait, son toit. Du jour au lendemain, elle s’est retrouvée dehors. Pendant quatre ans, elle a essayé d’y survivre. Aujourd’hui sortie de la rue elle a décidé d’aider ceux qui, comme elle par le passé, « errent sans vivre ».

Nous rencontrons Elizabeth dans le lieu qu’elle a récemment créé pour accueillir des personnes sans abri. Elle en faisait partie il y a vingt ans. La septuagénaire née au Maroc rejoint son fils en Gironde après son divorce pour ouvrir une maison de retraite, mais la maladie la précipite à la rue. L’ancienne infirmière se fait baptiser « la bourge » auprès de ses acolytes puis « Zezette » quand, une fois sauvée, elle revient les aider. Renommée « Mamie » depuis l’ouverture de sa « maison d’Élizabeth », elle tire des leçons. Du moins ce dont elle se souvient, car depuis son passage à la rue, sa mémoire lointaine lui fait défaut.

Je suis née au Maroc en 1946. J’y ai grandi et appris mon métier d’infirmière avant de partir en Afrique : Nigéria, Arabie Saoudite, Égypte… tous ces pays où, à ce moment, on avait besoin de nous. Je suis revenue en France après mon divorce, dans les années 1980, pour retrouver mon fils qui y faisait ses études.

C’est ma vie de donner et de m’occuper des autres, alors j’ai fait revaloriser mon diplôme d’infirmière pour ouvrir une maison de retraite. Beaucoup de personnes étaient surprises par mes idées dans cet établissement : il y avait déjà des alarmes, deux chambres pour la maladie d’Alzheimer… Avec les grosses traites que je devais payer à la fin du mois, je gérais presque seule cette maison. Je n’avais pas peur de prendre le balai, de nettoyer les toilettes. D’autres infirmières venaient tout de même, mais je m’occupais moi aussi des soins, de la cuisine et du jardin. Entre temps, mon fils a terminé ses études de journalisme et est parti retrouver son père en Afrique.

Un gros emprunt

Une nuit, je me suis sentie très fatiguée et j’ai fait une grosse hémorragie. On m’a diagnostiqué un important cancer des intestins. Cela m’a valu six mois d’hospitalisation avec des rayons et beaucoup d’autres choses sur lesquelles on va passer…

À ce moment-là, certains m’ont enterrée vivante. Comme il fallait bien quelqu’un pour gérer la maison de retraite, ils ont placé quelqu’un. Mais contrairement à moi, ce n’était pas ses finances qui étaient en jeu. Alors, elle s’est accordé un salaire de directrice, elle a embauché un cuisinier et quelqu’un pour être de garde la nuit.

Élizabeth en train d'écrire sur sa table, dressée pour les personnes sans abri qui viendront manger.
Élizabeth est surnommée « La Bourge » dans la rue — Photo : Justine Vallée

Mes multiples opérations m’ont fatiguée. J’ai perdu mes cheveux, et il m’a bien fallu un an pour m’en remettre… alors un administrateur a été placé. Je lui ai assuré que je pouvais redresser les finances, mais ce monsieur n’a pas daigné m’écouter. La maison de retraite a été vendue sans que je n’aie jamais rien signé en ce sens. L’administrateur m’a mise à la porte, avec mon petit chien Cacao dans les bras. C’était au début des années 1990. J’ai essayé de retourner à l’intérieur de force, et il m’a menacé d’appeler la police. Jamais je n’aurais cru qu’une personne puisse vous jeter à la rue sans aucun remords et en menaçant de vous mettre en prison. Je ne savais plus si c’était la réalité ou si je rêvais.

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