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Mercredi 31 mars 2021
par Fred W. Dewitt
Fred W. Dewitt
Frédérick est réalisateur de fiction et de documentaire. Il réalise aussi des films publicitaires et évènementiels. Cadreur et monteur, il maîtrise l'ensemble de la chaîne de production audiovisuelle.

Un photographe d’entreprise doit réaliser un reportage dans un EHPAD de Charente. Une prestation de routine qui va se transformer en après-midi le plus étrange de sa vie. Le plus terrifiant aussi ? Des chambres vides, des pensionnaires absents, un personnel très tendu… Mais que se passe-t-il dans cet établissement ?

Propos recueillis par Fred W. Dewitt.

Il était 2012 moins le quart. Je réalisais des reportages photo et vidéo pour une société parisienne spécialisée dans le référencement de TPE/PME sur internet. Ladite société, qui avait plus ou moins raté son virage numérique, s’empressait de trouver des photographes et vidéastes, pas chers et efficaces, pour remplir rapidement ses pages web. La besogne était si énorme que l’entreprise faisait appel à des freelances dispersés dans toute la France et tout juste labellisés « auto-entrepreneur ». 

Je faisais partie d’une de ces brigades low cost qui réalisaient ce que l’on appelait pudiquement des « reportages ».

Reporter photo transformé en commercial option mayo

Ce jour-là, après une matinée à La Rochelle, j’enchaîne avec un tournage dans un petit village de Charente. L’assistante de la société, basée à Paris, n’a aucune notion des distances réelles entre les deux départements… Je me retrouve donc à conduire 1 heure 45 entre midi et deux, sandwich en main et les yeux rivés sur le GPS de mon smartphone première génération.

Comme dans l’écrasante majorité des cas, je n’ai aucune idée du type d’entreprise que je vais rencontrer. Je n’ai que l’identifiant administratif, ce qui laisse peu d’indices sur l’activité. Essayer de la deviner en chemin est même devenu un jeu pour moi.

Sandwich, twingo et GPS : un midi classique — Illustration : Fred Dewitt

Arrivé dans le bourg, du sandwich plein les doigts, l’ambiance est lourde. Le soleil rochelais a laissé place à un ciel gris et une épaisse brume. Les maisons ont toutes leurs volets fermés, aucun commerce n’égaye les rues. Mon ersatz de GPS me conduit à un grand bâtiment d’une pierre très blanche. Des vitrages PVC de mauvais goût, la prestance d’un manoir avec le parking d’une supérette : c’est un EHPAD.

Je suis découragé d’avance. Dur de trouver la motivation quand on a l’impression d’être un commercial option mayonnaise, loin de l’image glamour du reporter photo. Je me promets de faire rapidement, shooter en automatique sans vergogne et me réfugier chez-moi.

Je pénètre dans le lobby, immense et sombre, au sol plastifié qui accroche les tennis. Seul, il me faut attendre un bon quart d’heure encerclé par une odeur désagréable, avant qu’un attroupement de femmes de ménage vienne à ma rencontre. Elles m’invitent à prendre le thé pour me faire patienter. Curieux, mais soit. Service à thé et biscuits mous, ça papote, ça rigole : l’ambiance est conviviale.

L’une d’elles me propose d’intégrer à mon reportage des photos qu’elles ont prises quelques mois plus tôt à l’aide d’un appareil numérique bon marché. Leurs mauvaises qualités leur confèrent un aspect sordide, mais j’y mets du mien. On y voit un cuisinier avec une toque rétro qui apporte un gâteau crémeux orné de bougies, des pensionnaires souriants qui semblent faire quelques gestes fatigués de danse. Les photos affluent, nombreuses et insistantes, le malaise s’installe. Tous ces sourires figés contrastent avec le lobby sombre et silencieux dans lequel je me trouve.

On me remercie de venir faire de la publicité pour leur EHPAD. Cordial, mais le ton est sérieux, trop sérieux. J’essaye de demander poliment la raison, elles se figent. L’une d’elles me répond que l’établissement a très mauvaise réputation, des rumeurs infondées de familles malheureuses. Je n’en saurai pas plus.

Au détour d’un virage, je vois Sophie disparaitre dans l’obscurité, et je me surprends à accélérer par peur de me retrouver seul.

« Celle-ci, j’aimerais vraiment qu’elle y soit. » La dernière photo m’est tendue par la plus timide du groupe. De toute, c’est la pire : on y voit l’entrée principale où se trouve une multitude de personnages qui vaquent à leurs occupations dans une pièce sombre. Elle me pointe une jeune femme qui regarde au sol : « Vous voyez, là, c’est ma fille. Elle est décédée il y a 6 ans, j’aimerais vraiment qu’elle apparaisse dans le reportage. »

L’ambiance n’est plus conviviale.

Photo ou dépôt de plainte ?

Le moment de flottement est brisé par l’arrivée d’une femme. Elle se présente sous le nom de Sophie*, jupe écossaise et pull noir, psychologue plein d’entrain. Elle s’excuse du retard, elle n’est pas à plein temps ici, à peine 1 jour par semaine. C’est elle qui va me faire le tour du propriétaire. Je reprends un peu mes esprits et je la suis.

Dès le départ, notre déambulation se fait dans une cadence effrénée. Des kilomètres de couloirs qui restent sombres : Sophie allume puis éteint les lumières au fur et à mesure qu’on passe, comme si elle avait pour consigne de ne pas alourdir la facture d’électricité. Entre deux interrupteurs, elle me raconte que le patron ne se laissera probablement pas photographier, il ne veut pas se mettre en avant, surtout à cause des rumeurs qui circulent sur son lui et son établissement.

J’ignore poliment la remarque, je n’ai pas envie de savoir et éteins instinctivement la lumière du couloir qu’on vient de passer.

« J’ai l’impression d’être sur une scène de crime et mon humour ne me sauve pas. » — Illustration : Fred Dewitt

On croise deux résidents endormis, seuls et éloignés l’un de l’autre par plusieurs mètres dans un long corridor, décoré par un unique ficus de supermarché. Je n’ai pas le courage d’organiser une mise en scène, on enchaine directement par la salle de gym. On y trouve quelques tapis de sol, deux ballons de yoga à la taille disproportionnée… et six résidents en plein exercice d’étirements, quasi-immobiles, qui me tournent le dos. Ils écoutent un professeur qui a du mal à cacher sa gêne devant notre visite. Quelques photos ­— moches évidemment — et je pars aussi promptement.

Je croise quelques infirmières accompagnées d’une résidente et un docteur un peu perdu, mais j’ai à peine le temps de m’arrêter pour prendre une photo correcte. Dès lors, les couloirs s’enchainent à toute vitesse : le réfectoire, l’entrée principale et une série de pièces non identifiables plongées dans l’obscurité et parfaitement vides. Au détour d’un virage, je vois Sophie disparaitre dans l’obscurité, et je me surprends à accélérer par peur de me retrouver seul.

Elle s’arrête devant une porte, hésitante : « C’est la pharmacie, mais je ne sais pas si c’est intéressant. » Je réalise qu’avec le pas de course, je n’ai pas réellement commencé à prendre des photos et l’heure tourne. Elle m’ouvre, allume la lumière et, tout aussi vite, m’annonce partir chercher les pharmaciennes.

Je découvre une pièce dans un désordre insensé. Les affaires sont éparpillées, les piluliers entassés les uns sur les autres. Les pilules débordent de leurs cases, des cathéters gisent par terre dans des sachets ouverts, sous l’indifférence d’un néon qui clignote une lumière verdâtre. Je pointe mon objectif par réflexe, mais en vain, rien à tirer de cette pièce — à part pour constituer un dépôt de plainte, peut-être.

Ma propre blague ne me fait pas rire. J’ai l’impression d’être sur une scène de crime et mon humour ne me sauve pas. Sophie revient avec les pharmaciennes qui ont l’air tout aussi tendu. Je tente un sourire amical forcé : je ne suis pas là pour juger, je leur propose de poser.

Mais où sont tous les occupants ?

 Dans un silence hébété, elles se collent à la porte. Je tente de poser des questions de circonstance pour détendre l’atmosphère, mais les jeunes femmes semblent perdues. Aucune des photos que je prends n’est bonne, ça complique la situation. Je continue d’entretenir une conversation pour gagner du temps, mais je suis face à un mur. 

À force d’insister dans mon monologue, l’une d’entre elles s’agace et me lance spontanément : « Non, mais en fait, on ne travaille pas vraiment ici .» Mais qui sont ces gens ? Pourquoi sont-elles là ? Et surtout, je finis par me demande « Moi, qu’est-ce que je fais là ? » Je suis au niveau « film d’horreur gentil de M6 » sur l’échelle de la nervosité. La pharmacie est bonne pour être dénoncée à l’ordre des pharmaciens et on me met deux figurantes pour faire joli.

Je les rassure sans sincérité. Pour mes photos floues, on verra en postproduction. Je profite de l’absence de Sophie pour tracer dans le bâtiment en solo. Je dois finir, et clairement si je ne reprends pas le contrôle, je ne serais pas payé.

Prêt à tout pour sortir de là

Le soleil automnal est en train de partir sans moi, je peine à trouver les interrupteurs de chaque couloir, la progression est de plus en plus à tâtons. Il fait froid et un peu humide, je suis seul et j’entends des choses non identifiables grincer tout autour de moi. Les portes en Formica des chambres se présentent à moi.

J’en choisis une, je prends la chambre vide en photo et je passe à la suivante. Mais où sont tous les occupants ? Je photographie les coins de tables, les pots de fleurs synthétiques. J’éteins la lumière, chambre suivante, j’allume, le bibelot moche, allez vendu. Suivante, toujours à tâtons, la porte s’ouvre, mais celle-ci se cogne un obstacle un peu mou.

Les pièces sans lumières s’enchaînent — Photo : Fred Dewitt

« Aïe ! » Une femme surgie de l’obscurité de derrière la porte, manquant de me provoquer une crise cardiaque. Elle bredouille « je voulais juste me reposer un peu » et disparait si vite dans la longueur du couloir que je n’ai même pas pu l’identifier. Se reposer, derrière la porte ? Dans sa fuite, elle n’a pas oublié d’éteindre la lumière. Je suis seul dans le noir avec mon appareil photo, la sueur froide toujours pas réchauffée, niveau « Adolescent qui fait une séance de spiritisme dans une cabane forestière sans électricité » sur l’échelle de la nervosité.

En remontant, le couloir, je fais mentalement le compte des photos que j’ai pour savoir si je pourrais en avoir assez pour partir. Je traverse le réfectoire toujours vide où je retrouve Sophie. Elle souhaite me présenter le patron qui vient d’arriver. Elle ne me laisse pas le temps de répondre, et me prend pratiquement la main pour m’y amener. Elle semble très nerveuse d’organiser la rencontre, si bien que j’ai l’envie soudaine de lui proposer de fuir. C’est fugace, mais j’ai cette pensée qui me traverse, comme dans un film, et je n’arrive pas à la trouver si grotesque sur le moment.

On traverse l’entrée principale qui sépare le réfectoire du bureau. La pièce me fait immédiatement penser au Cluedo : larges étagères habitées par des livres aux couleurs appareillées, grand bureau verni, lumière à l’abat-jour vert. Derrière son bureau, un homme est enfoncé dans sa chaise, sourire collé et crispé. Je reste debout, Sophie se met en retrait derrière moi, les deux mains dans le dos. Silence. Je me lance enfin pour un « bonjour », mais il me coupe : « Alors ! question ! Vous qui êtes photographe, quand vous êtes arrivé, quelle fut votre première impression du bâtiment ? »

J’ai tellement envie de partir, qu’instinctivement, je réfléchis sincèrement à ce que je pourrais dire pour me sortir de là.

 « Le bâtiment est très blanc, étincelant. »

Le patron lève les bras de bonheur :

« Ah les pierres blanches, oui voilà, c’est exactement ça, vous voyez Sophie ? »

Cette dernière acquiesce avec une moue. L’homme se lance dans une longue diatribe, parsemée de gestes appuyés, sur la pierre des Charentes. La situation est surréaliste. J’ai envie de lui hurler que je m’en fiche, mais je me concentre pour desserrer les dents. Ça me semble durer une éternité. Il finit son monologue en reprenant son sourire figé, exactement là où il l’avait laissé.

Un silence.

Tout cet EHPAD est effrayant. Je ne sais pas si ce sont les idées reçues sur ces établissements, celles qu’on se raconte en riant autour d’un verre avec des amis ou le mode pilote automatique que j’ai tendance à avoir, à force des reportages à la chaîne qui ont anesthésié mon esprit critique, mais il a fallu ce court entretien pour prendre conscience que quelque chose ne tourne pas rond. Ça ne va pas, et ça ne va pas du tout.

Je me lance : « Bon ben ce n’est pas tout ça, mais j’ai du travail. » Je sors de la pièce à toute vitesse sans attendre sa réponse, sentant Sophie sur mes pas. Je traverse l’entrée principale, pour retrouver le réfectoire. Panique totale, il est plein à craquer de pensionnaires.

« lol »

Ils sont tous parfaitement immobiles, les yeux rivés sur leurs tables, pas un bruit. Comment sont-ils arrivés ? Qui les a amenés ? Aussi vite, c’est impossible. Sophie, soudainement motivée, enchaîne les propositions de mise en scène en courant partout : « je peux vous en mettre deux sur cette table avec un Scrabble, la lumière est meilleure sur cette table non ? Je peux prendre le monsieur là-bas et le mettre ici, que préférez-vous ? »

 L’œil pétillant et les mouvements vifs, elle s’épuise à chercher des idées pour me satisfaire, me laissant une sensation déphasée de morbide enjouée. Je ne veux plus l’emmener avec moi dans ma fuite.

Je suis paniqué de mon inaction : que faire ? Appeler la police ?

 Je veux partir, vite. Mécaniquement, je prends mes dernières photos pour ne pas paraitre suspect, en me concentrant sur les jeux de société par pudeur. Je passe d’une table à l’autre dans une panique silencieuse, je n’arrive évidemment à rien. Alors que je m’éternise sur une photo macro d’une lettre de scrabble, je lève mon regard vers la personne qui se trouve devant. Ses yeux me fixent, son regard vide est intense, je suis pétrifié dans un moment suspendu qui dure une éternité, brutalisé par une souffrance sourde.

Je me lève brutalement et lance avec tellement d’assurance que je crois bien l’avoir crié « j’ai terminé ! ». Je range tout en une fraction de seconde. Tant pis si j’oublie quelque chose, je ne prendrais même pas le temps de faire signer le bon de commande nécessaire. Sophie me raccompagne en me précisant que le patron est reparti, mais qu’il me salue.

Dehors, la voiture m’attend, baignée dans la brume et la nuit. Au moment de tourner la clé, j’ai pris le temps de me préparer à l’idée qu’elle ne démarrerait pas. Et pourtant, le moteur se lance.

Les mains crispées au volant, le cœur battant, je vois la Charente s’éloigner derrière moi. Sur le trajet, j’envoie un texto à l’assistante parisienne où je décris brièvement ce qui s’est passé. Sophie ne m’a même pas demandé quand le reportage sera disponible, ce que font tous les clients. Elle doit savoir ce que je pense et ça l’a peut-être rassurée.

Je suis paniqué de mon inaction : que faire ? Appeler la police ? Peut-être que j’ai surestimé tout ce que j’ai vu après tout, l’ambiance se prêtait à l’hallucination. Qui suis-je pour faire ce genre de rapport ? Un autoentrepreneur de même pas 30 ans, qui s’est acheté à crédit le dernier appareil photo à la mode. Des histoires bizarres, drôles, émouvantes, j’en ai déjà vécu des cinquantaines avec ce job, c’est peut-être une de plus sur la pile. Peut-être, peut-être pas.

Quelques mois après ma visite, cet EHPAD connaitra un épisode juridique sur fond de harcèlement moral qui condamnera son propriétaire et le fera remplacer. Mais seul dans ma twingo, qui grogne de mon excès de vitesse, je ne le sais pas encore. Je règle mes comptes avec ma morale en vain, avec pour compagnon de route le regard du pensionnaire gravé dans la rétine et l’unique mot en guise de réponse de la secrétaire parisienne : « lol ».

Fred W. Dewitt
Frédérick est réalisateur de fiction et de documentaire. Il réalise aussi des films publicitaires et évènementiels. Cadreur et monteur, il maîtrise l'ensemble de la chaîne de production audiovisuelle.
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