Depuis 2017, le CLUBHOUSE de Bordeaux aide les Girondin·es en souffrance psychique. Ici, l’entraide collective devient le levier d’une réinsertion sociale et professionnelle.
Immersion dans un de ces groupes, où chaque activité — de la cuisine au théâtre — est un moteur de réinsertion et d’épanouissement.
À l’étage du CLUBHOUSE de Bordeaux, l’open space baigné de lumière est assez vide. Les membres, qui s’étaient engagés le matin même à préparer le repas, s’activent dans la cuisine. Cette préparation se fait, comme chaque jour, collectivement.
Marion, membre de l’association depuis mars 2020, préfère s’occuper de la visite des lieux. Yeux qui pétillent derrière ses lunettes bleues, elle explique que ces nouveaux locaux ont été inaugurés il y a trois ans, « rien que pour le CLUBHOUSE ». Derrière elle, les tables du repas sont déjà dressées.
Les CLUBHOUSE sont des lieux de rétablissement à destination des personnes ayant au moins un trouble psychique — schizophrénie, dépression, bipolarité, troubles anxieux… Les troubles psychiques sont à différencier des troubles mentaux. Ils peuvent entraîner des pertes de capacité ou des problèmes comportementaux mais n’impliquent pas de déficience intellectuelle.
Un espace non médicalisé
Le modèle CLUBHOUSE, dont les adhérents sont de véritables acteurs, se développe aux États-Unis à partir de 1948. Son nom s’inspire du concept de « club service » qui rassemble un collectif solidaire et complice, aux valeurs communes. Contrairement aux Établissements et Services d’Accompagnement par le Travail (ESAT), les CLUBHOUSE, arrivés en France en 2010, ne prévoient pas de suivi médical. L’accompagnement par un psychologue ou un psychiatre se fait en dehors de l’association et concerne individuellement chacun des membres.
Le CLUBHOUSE est un espace non médicalisé. Philippe Idiartegaray, éducateur de formation et aujourd’hui directeur du pôle de Bordeaux le présente comme « l’interface entre le monde des soins et celui de la vie sociale et professionnelle ».

Adhérer à l’association, c’est d’abord en partager ses valeurs : la tolérance, l’écoute et la bienveillance y sont essentielles. Gaël, adossé à l’accueil, en parle comme de « valeurs humaines » qui favorisent l’inclusivité et l’absence de hiérarchie. « Ici, les décisions sont prises après avoir échangé entre nous. » Les réunions de fonctionnement, deux fois par jour, sont consacrées aux échanges entre les membres et permettent de déterminer les activités quotidiennes. À Bordeaux, une trentaine de membres sont présents chaque jour, mais en tout 300 personnes sont inscrites.
Six salariés sont quotidiennement dans les locaux pour encadrer les activités, conseiller les membres ou gérer les tâches administratives. Morgane est l’une d’elles. Chargée de développement des ressources de la structure, elle passe en coup de vent dans la salle. Pour se financer, le CLUBHOUSE peut compter sur l’Agence Régionale de la Santé de Santé (ARS) Nouvelle-Aquitaine, la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS), l’Association pour la Gestion des Fonds pour l’Insertion professionnelle des personnes handicapées (AGEFIPH) et sur des donateurs privés que contacte Morgane.
La pair-aidance pour briser l’isolement
« On se sent exister », dit Gaël, ému. Dans l’association, le sentiment d’appartenance est central. Les échanges avec d’autres personnes ayant un handicap psychique sont au cœur d’une composante essentielle du CLUBHOUSE : la pair-aidance.
Les membres sont intégrés à la vie de l’association, mais n’ont aucune obligation de présence.
Ce système d’entraide collective permet de renouer le lien social souvent rompu. « Ici on ne sait pas qui est plutôt dépressif ou bipolaire », explique Marion. L’enjeu est d’apprendre à composer avec le trouble par le biais du partage d’expérience, mais pas de s’y associer. « Briser l’isolement », c’est, d’après le directeur, ce que recherchent en premier les membres en arrivant ici.
Il s’atténue en compagnie des personnes qui sont en mesure de comprendre ce que l’on vit parce qu’elles en sont passées par là : angoisses, difficulté de trouver du travail, expériences sociales désagréables sont partagées.
« On n’est pas le trouble, mais on doit vivre avec »
Depuis 2005, « la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » intègre aussi le handicap psychique. Elle reconnaît notamment l’importance de l’intégration sociale et professionnelle et de l’accessibilité aux différentes composantes de la vie collective (logement, loisirs, services publics…).
C’est ce que permet le CLUBHOUSE. Ce lieu soulage parfois de la violence du monde extérieur, « quand ça ne va pas, tu as cet endroit qui te ressource », dit Gaël. Encore très stigmatisé par la société, le handicap est parfois difficile à endosser et induit de la solitude. Les troubles psychiques représentent encore une ombre écrasante pour les personnes qui en sont atteintes, « On n’est pas le trouble, mais on doit vivre avec », confie Gaël.

Attablée devant son assiette « spécial végé », Marion parle de l’ignorance dont faisait preuve sa mère en assimilant sa carte handicap à une « carte d’invalidité » puis à une « carte de réduction », à la moindre sortie. « La stigmatisation peut aussi se faire en famille. » Gaël, lui, voyait bien l’impuissance de son entourage, désemparé : « avant d’intégrer le CLUBHOUSE, j’étais complètement replié sur moi-même. » Prostré chez lui, absorbant des litres d’alcool par semaine, seul, face à ses addictions, il se « laissait mourir à petit feu ».
« On ne guérit pas du handicap ». Philippe Idiartegaray insiste sur la différence entre rétablissement et guérison. Le rétablissement consiste à redevenir acteur de sa vie en reprenant goût aux activités et à reprendre confiance en renouant des liens. Autour de la table, Antoine, futur membre de 28 ans — certainement l’un des plus jeunes de la troupe — se joint à la discussion. Il prend l’image d’une personne amputée, « les prothèses servent d’outil pour pallier quelque chose dont on ne guérit pas. » C’est par le CLUBHOUSE que les membres arrivent à mieux vivre avec leur handicap.
S’activer par et pour l’association CLUBHOUSE
À 14 h, tous les membres se rassemblent au fond de la pièce de vie : c’est l’heure de la réunion de fonctionnement. « On est mobilisés et actifs. » Pour la « communauté », comme ils l’appellent, les membres se responsabilisent de nouveau (cuisine, ménage, accueil). Avoir un lieu partagé dont il doit s’occuper motive Gaël. « On se sent utile. »
Ils discutent de leurs dernières expériences. Marion, elle, a adoré le nouvel atelier de théâtre d’improvisation proposé la veille par une autre adhérente.
Au CLUBHOUSE, je m’épanouis.
Les membres sont intégrés à la vie de l’association, mais n’ont aucune obligation de présence. Ils seront toujours les bienvenus. Le contact est maintenu avec les absents par une messagerie (mail ou SMS) qui annonce les futurs ateliers proposés et rend compte de la vie de l’asso à l’ensemble des adhérents.
« Ça vit tellement ici », confie Valérie, juste avant que la réunion ne commence. La cinquantenaire aux cheveux acajou, explique calmement d’une voix rauque qu’elle projette de passer le CAP petite enfance depuis son arrivée. Le dynamisme de l’association et le temps qu’elle passe avec sa nièce clarifient ses envies : « au CLUBHOUSE, je m’épanouis. »
Gaël, lui, préfère s’impliquer à la préparation des repas et reprend la création artistique, dans le cadre d’un nouvel atelier, dont certaines réalisations sont accrochées aux murs. « L’association m’a permis de renouer avec la réalité. » Il n’avait plus la force de créer et reprend aujourd’hui peu à peu la peinture, qu’il avait abandonnée.
Un collectif d’entraide et d’insertion professionnelle
Un des autres objectifs de CLUBHOUSE, qui tient à cœur aux membres, est de sensibiliser aux difficultés auxquelles ils font face au quotidien. Antoine parle d’une « image encore très biaisée portée sur la maladie mentale ». C’est la principale difficulté que rencontrent les personnes qui vivent avec un trouble psychique, notamment dans le monde professionnel.
Antoine, lui, a travaillé dans un fast-food et n’arrivait pas à composer avec la vitesse d’exécution. « L’entreprise m’a gardé, mais l’équipe n’était pas à l’écoute. » La peur d’être stigmatisé en milieu professionnel est réelle : « Quand t’es malade, tu es censé déclarer ta reconnaissance de travailleur handicapé (RQTH), mais tu n’es pas obligé ».

D’après l’AGEFIPH, seuls 37 % des demandeurs d’emploi en situation de handicap psychique déclarent spontanément leur handicap.
Renouer avec le monde du travail ou simplement y être intégré n’est pas facile. Des ateliers sont proposés par les salariés de l’association pour accompagner les membres dans leurs recherches. Après la réunion, Louisa, responsable de l’insertion professionnelle, annonce l’atelier « Project’toi ». Elle y présente les organismes sur lesquels les membres peuvent s’appuyer pour leur insertion professionnelle.
Louisa invite ceux qui le souhaitent à quitter l’open space pour s’installer dans l’une des salles de réunion. Nombre d’entre eux s’y joignent, quelques fois sans trop d’illusions, mais avec toujours l’espoir que ces informations les aideront dans leurs démarches.
Sur le diaporama, les slides détaillant les actions des différents organismes d’insertion professionnelle défilent : Cap Emploi, Programme local d’Insertion et Emploi (PLIE)… Pour souffler un peu et profiter du soleil, les membres descendent s’aérer à la mi-séance. Dehors, Louisa souligne l’importance qu’elle accorde à cet atelier, « pour que chacun soit au courant des aides auxquelles il a droit ».
L’association CLUBHOUSE couvre aujourd’hui une grande partie de l’hexagone avec ses 12 pôles locaux (Paris, Marseille, Nantes, Grenoble…). Celui de Bordeaux œuvre depuis 2017 à briser l’isolement dans lequel les membres sont plongés avant leur arrivée. Depuis 2022, Les CLUBHOUSE sont reconnus par l’État en tant que « Collectif d’entraide et d’insertion sociale et professionnelle ».