Épisode 3
8 minutes de lecture
Mercredi 14 mars 2018
par Gabriel TAÏEB et Laura Brunet
Gabriel TAÏEB
Jeune journaliste pigiste et rédacteur web, je travaille notamment pour Objectif Méditerranée, les Mots de Mai et le Journal du Dimanche. Avant cela, j'ai aussi pu collaborer avec Radio Campus Bordeaux et Bordeaux Gazette. Travaillant sur des sujets très divers, je m'intéresse particulièrement aux domaines de la santé, de l'autoritarisme et de la culture culinaire.
Laura Brunet
Jeune journaliste rédactrice,  elle jongle entre ses études de journalisme, des piges en freelance et un travail d’édition à Sud Ouest Dimanche. Passionnée par les portraits et les histoires de vie, elle travaille notamment sur des sujets santé et société .

La bipolarité est complexe à détecter et à traiter, car elle se manifeste différemment chez chacun. Au terme de leurs recherches, Gabriel et Laura découvrent la cyclothymie et les autres formes de bipolarité.

« Cyclo- quoi ? »

Mon amie Cécile, ayant appris que je me questionnais sur la bipolarité, me contacte à ce propos. Notre travail de recherche se poursuit avec Laura et les informations se multiplient, mais selon Cécile nous n’avons fait qu’effleurer la surface du problème. Légèrement vexé dans ma conscience professionnelle, je lui demande comment elle serait à même de m’apporter des informations que n’ont pas su me donner des associations spécialisées ou des psychiatres. Elle m’apprend qu’elle est « cyclothymique », avant de m’expliquer de quoi il s’agit.

La cyclothymie fait partie des troubles bipolaires. On distingue en effet plusieurs types de troubles, qui agissent tous sur l’humeur, mais ne fonctionnent pas de la même manière. Généralement, quand on parle de « la bipolarité », on pense à la bipolarité de type 1. Celle-ci a pour caractéristique l’alternance d’épisodes de manie (un degré d’humeur extrême qui peut suggérer l’hyperactivité, le délire ou une désinhibition totale) avec des épisodes dépressifs. Entre ces phases, qui durent plusieurs mois, voire des années, le malade peut retrouver un état stable et « normal ».

Pour la bipolarité de type 2, le principe est le même, mais on parle d’« hypomanies » : les épisodes maniaques sont moins sévères que pour un bipolaire de type 1. Mais ils restent une grande source de handicap et de souffrance pour les personnes atteintes. Enfin se situe la cyclothymie. Étymologiquement « humeur circulaire », la cyclothymie présente aussi des épisodes d’hypomanie et de dépression, mais ceux-ci sont très rapprochés dans le temps.

Les périodes de « hauts » et de « bas » se répètent et sont de courte durée. Moins intenses que pour les bipolaires de type 1 et 2, les humeurs des personnes atteintes de cyclothymie sont d’autant plus instables et leurs périodes sont plus fréquentes. Les cyclothymiques n’ont pas réellement de phase stable. Ils sont continuellement sur une pente, ascendante ou descendante.

Cette idée du pouvoir d’un diagnostic, de poser les mots sur nos maux au-delà de l’aspect purement médical m’interroge.

D’aussi loin que je me souvienne, nous avons toujours partagé avec Cécile une même sensibilité et une façon de penser très similaire. Et même si les témoignages de Thomas me parlaient, je me sens bien plus proche de mon amie. Peut-être avons-nous mis le doigt sur quelque chose.
« Tu serais disponible pour une interview ? »

Trouver le bon type

C’est dans son salon que nous retrouvons Cécile. Elle nous accueille avec le sourire et nous confie son expérience sur un ton décontracté. Chez elle, la bipolarité c’est une histoire de famille.

« On m’a beaucoup parlé de ma tante qui est bipolaire, de niveau 1, je crois. Elle ne peut pas vivre normalement. Elle a fait beaucoup de passages en hôpital psychiatrique, est suivie tout le temps, etc. Ça a été compliqué. Comme c’est la sœur de ma mère, celle-ci m’a très rapidement parlé de bipolarité. Tout simplement parce qu’elle avait peur que ma sœur et moi soyons bipolaires, ou qu’elle-même le soit. C’est quelque chose qui la terrorisait. »

Mais, comme bien souvent pour les troubles de l’humeur, les problèmes ont commencé à apparaître à l’adolescence. « À 14-15 ans, ça a commencé à aller moyennement. Pour plein de raisons, comme une ado normale, sauf que je voyais bien que souvent j’étais très triste sans aucune raison. J’avais l’impression que quelque chose de grave s’était passé, que j’avais perdu quelqu’un. Alors qu’en vrai tout allait bien. Donc c’est là où je me suis un peu inquiété. Sauf que je me sentais bête de le dire. Je ne me voyais pas dire à quelqu’un “je me sens super mal, mais pour rien.“ »

Malgré son sentiment de mal-être persistant, accompagné d’une dépression à l’âge de 16 ans, Cécile nous explique qu’elle ne pensait pas à la maladie de sa tante. La bipolarité lui paraissait trop extrême pour décrire ce qu’elle ressentait. C’est pourtant en faisant des recherches dessus qu’elle découvrit la cyclothymie.

« En me renseignant sur la bipolarité, je suis tombé sur un test qui parlait de cyclothymie. C’était des cases à cocher, genre des affirmations, et il fallait dire si on se reconnaissait. Un truc un peu à la con, mais au fur et à mesure que je lisais le texte, je me suis mise à pleurer tout le long. Parce que je me reconnaissais vraiment dans le texte et je me suis dit “merde, en fait je ne suis pas débile, c’est quelque chose qui est normal, qui arrive à d’autres gens”. C’est comme ça que j’ai commencé à chercher sur la cyclothymie. »

Je suis moi, avec toute ma personnalité.

À la suite de sa découverte, Cécile a pu se renseigner davantage sur les formes de la bipolarité et ainsi ouvrir le dialogue avec sa famille, mais aussi mieux vivre avec elle-même. “Je pense que ça m’a apporté de la stabilité. Parce que savoir ce qui est dû à la cyclothymie et ce qui est dû à mon état d’esprit du moment, ça m’aide à désamorcer pas mal de choses. C’est un truc qui monte, qui monte et à un moment je craque. Savoir la cause de tout ça, c’est comme si un filtre s’est rajouté à ma vie et me montre que ce n’est rien. Je sais que ça va revenir, mais quand je suis déprimé je sais que ça va me passer.

Cette idée du pouvoir d’un diagnostic, de poser les mots sur nos maux au-delà de l’aspect purement médical m’interroge. Nous aimons penser que nous sommes uniques, originaux, dotés d’un libre arbitre absolu. Avons-nous besoin d’étiquettes ?

C’est juste ma manière de fonctionner. C’est-à-dire ‘je suis moi, Cécile, avec toute ma personnalité’ et il faut juste rajouter à ça le fait que je sois cyclothymique. C’est plus une sorte de notice. Mais je ne me définis pas par ça. Loin de là.

Un goupil sauvage apparaît

Après notre entretien, Cécile nous invite vivement à lire un livre qui saura répondre à nos questions. Goupil ou Face, une bande dessinée de Lou Lubie (aux éditions Vraoum). D’abord intrigué, je la lis une première fois. Puis une deuxième. Puis une troisième. C’est étrange comment certaines œuvres résonnent en nous. Tout est expliqué. La bipolarité, la cyclothymie, le parcours de la dessinatrice pour comprendre sa maladie, ses difficultés… Et plus que durant tout notre processus de recherche avec Laura, je me reconnais dans les détails. Jusque là, je trouvais les explications de notre psychiatre essentiellement techniques. Je trouvais les témoignages de Thomas parlants, mais difficile à rattacher à ma propre expérience. Dans Goupil ou Face, la vulgarisation permet de comprendre simplement la cyclothymie et ce que peuvent vivre des personnes bipolaires de manière singulière. Par chance, nous avons pu interviewer Lou Lubie pour nous en parler.

Goupil ou Face c’est une bande dessinée didactique qui explique ce que c’est que la cyclothymie. Elle est représentée sous la forme d’un renard, ce qui permet de la métaphoriser et de la rendre beaucoup plus perceptible par tous. En fait la question qu’on pose c’est” comment on fait quand on découvre qu’on a un renard et qu’on doit cohabiter avec ?  ».« 

Dans son livre, l’auteure raconte sa propre expérience. Nous lui demandons pourquoi avoir choisi d’écrire sur ce sujet. “Il m’a fallu du temps pour avoir mon diagnostic. Quand on me l’a dit la première fois, je ne savais même pas ce que c’était. Je ne connaissais même pas le mot cyclothymie. Donc je me suis documenté, j’ai lu beaucoup de publications scientifiques. Plus je lisais, plus je trouvais ça passionnant. Je me disais que c’était vraiment dommage que toutes ces connaissances existent sans être accessibles. Elles sont consignées dans des livres super épais et il faut plein de notions préalables.

Lou Lubie, auteure de bande dessinée
Lou Lubie, auteure de bande dessinée — Photo : Dominique Quehen

Pour la dessinatrice, le besoin de vulgarisation est réel — pour les concernés comme pour les curieux. Il se double d’un réel besoin d’éducation plus générale sur les troubles bipolaires. “En dédicace, je me souviens notamment d’une petite fille qui passait devant le stand et qui demandait à son papa ‘Et ça papa, c’est quoi ?’ Le père jette un œil distrait à la couverture, lit le bandeau où c’est écrit que ça parle de troubles bipolaires et lui dit ‘Ça c’est les gens qui ont deux personnalités, mais ça t’intéresse pas, ce n’est pas pour toi.’. J’étais juste en face et j’ai réalisé dans cette phrase toute l’ignorance qu’il peut y avoir. Déjà parce que le trouble de la personnalité multiple n’a absolument rien à voir avec la bipolarité, et les gens ont beaucoup tendance à confondre les choses, mais aussi la distance qu’il peut y avoir quand on dit à son enfant ‘ça ça ne t’intéresse pas, c’est des sujets trop tristes, etc.’

Tout au long de notre sujet, nous avons pu constater l’effet dévastateur que pouvaient avoir l’avis des autres ou les préjugés vis-à-vis des troubles bipolaires ou des maladies psychiques en général. Selon Lou Lubie, le chemin est encore long avant de résoudre ce problème. “Il y a vraiment un souci de perception très fort et une grosse mise à distance. ‘Les autres sont fous, mais moi je suis normal.’ Ou ‘Ça ne me concerne pas. C’est des gens bizarres, et on ne veut surtout pas s’en mêler parce qu’il vaut mieux les laisser loin’. Il y a un sacré boulot de perception à faire pour dire qu’une maladie mentale, c’est juste une maladie qui touche le cerveau. Comme ça aurait pu toucher les poumons, ou le genou, ou l’orteil. Ce n’est pas plus compliqué, mais il y a un sacré boulot à faire.

Et sur le diagnostic et le traitement, l’auteure insiste : c’est un processus long, complexe, mais nécessaire. Il faut se tourner vers des personnes de confiance, des associations, des professionnels, des centres experts… Et surtout, ne pas se décourager. Dans ma propre quête, je ne sais pas encore qui je suis. Si je suis bipolaire, cyclothymique ou juste sensible à tout ça. Mais le témoignage de l’auteure m’encourage à me renseigner sur ma propre identité.

Je suis peut-être bipolaire, peut-être cyclothymique, peut-être autre chose. Mais au moins, je suis moi-même.

Il faut vraiment que les gens, concernés ou pas, se rendent compte que ce n’est pas uniforme et que ce n’est pas une tare. Ce n’est pas un détail, mais c’est une composante parmi plein d’autres. Et ça ne change pas tout. Des gens qui ne me connaissent pas du tout me disent ‘Ah, mais on ne dirait pas, vous n’avez pas l’air malade, vous avez l’air normale.’. Oui, ce n’est pas écrit sur mon front. Les gens ne sont pas prêts à l’admettre comme quelque chose de quotidien ou d’ordinaire. Il faut en parler pour que ça progresse.”

Finalement, nous n’avons pas rencontré des bipolaires. Nous avons rencontré Thomas, un jeune photographe bipolaire, passionné et amoureux, avec qui on a bien rigolé. Nous avons rencontré Cécile, une amie de longue date, cyclothymique, qui aime les chats et les jeux vidéo. Nous avons rencontré Lou Lubie, auteure de bandes dessinées, cyclothymique, développeuse web, qui s’est montrée disponible et sympathique. Mais aussi de nombreuses autres personnes. Proches psychologues, psychiatres, artistes, bénévoles, journalistes… Tous réunis pour un même sujet, mais avec chacun sa propre identité complexe.

Quant à mon questionnement… Je suis peut-être bipolaire, peut-être cyclothymique, peut-être autre chose. Mais au moins, je suis moi-même. Et pour le moment, c’est déjà pas mal.

Gabriel TAÏEB
Jeune journaliste pigiste et rédacteur web, je travaille notamment pour Objectif Méditerranée, les Mots de Mai et le Journal du Dimanche. Avant cela, j'ai aussi pu collaborer avec Radio Campus Bordeaux et Bordeaux Gazette. Travaillant sur des sujets très divers, je m'intéresse particulièrement aux domaines de la santé, de l'autoritarisme et de la culture culinaire.
Laura Brunet
Jeune journaliste rédactrice,  elle jongle entre ses études de journalisme, des piges en freelance et un travail d’édition à Sud Ouest Dimanche. Passionnée par les portraits et les histoires de vie, elle travaille notamment sur des sujets santé et société .
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