Épisode 1
7 minutes de lecture
Vendredi 9 février 2018
par Gabriel TAÏEB et Laura Brunet
Gabriel TAÏEB
Jeune journaliste pigiste et rédacteur web, je travaille notamment pour Objectif Méditerranée, les Mots de Mai et le Journal du Dimanche. Avant cela, j'ai aussi pu collaborer avec Radio Campus Bordeaux et Bordeaux Gazette. Travaillant sur des sujets très divers, je m'intéresse particulièrement aux domaines de la santé, de l'autoritarisme et de la culture culinaire.
Laura Brunet
Jeune journaliste rédactrice,  elle jongle entre ses études de journalisme, des piges en freelance et un travail d’édition à Sud Ouest Dimanche. Passionnée par les portraits et les histoires de vie, elle travaille notamment sur des sujets santé et société .

Alors que s’ouvre à Saujon (Charente-Maritime) le premier centre français entièrement dédié à la bipolarité, Gabriel et Laura commencent à se pencher sur cette psychopathologie complexe. Premières rencontres et expériences de ce voyage dans le spectre des troubles de l’humeur.

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« Putain Gabriel, il faut vraiment te faire suivre, t’es complètement bipolaire ! »

Elle part. La porte claque. Il faut croire que maintenant il est normal d’attribuer à la volée des pathologies sans prêter attention à leur réelle signification : sociopathe, mytho, schizo, parano, bipolaire, autiste, pervers narcissique… Ou alors c’est juste que du haut de mes 23 ans, je suis déjà un vieux con. Tout de même, ça me travaille cette histoire. Je ne pense pas être gravement malade, pas plus que fou. Donc forcément, pas bipolaire.

Mais au final, qu’est-ce que je sais de la bipolarité ? J’ai des idées. Des représentations véhiculées par les films et les séries. Des fantasmes alimentés par des rumeurs. L’image d’un Dr Jekyll brillant et d’un Mr Hyde monstrueux (j’apprendrai bien plus tard que le roman de Stevenson ne traite aucunement de bipolarité, mais des conventions sociales et de l’influence des drogues).

En France, on estime que les personnes atteintes de troubles bipolaires représentent 1 à 2,5 % de la population.

Ma quête commence ici. Dans mon désir d’en apprendre davantage, je fais une rapide recherche sur un célèbre moteur de recherche. Celui-ci me propose aussitôt LeBipolaire.com « N° 1 sur les troubles bipolaires et la bipolarité ! ». Renseignements pris, je découvre que, derrière ce titre légèrement racoleur, se cache un site de référence pour une grande communauté de bipolaires, proches de ceux-ci ou curieux. Sur la plate-forme, des fiches, des témoignages, des espaces de discussions, des liens vers certaines sources… et des tests.

Il y a de quoi être sceptique, mais le site le dit lui-même : « Ce test est uniquement un indice qui vous indiquera si vous avez de premiers symptômes ressemblant à la maladie bipolaire », « nous ne remplaçons en aucun cas les avis médicaux ». Tout de même, ça pique la curiosité. Je commence à remplir le questionnaire et la précision des questions me met légèrement mal à l’aise. Mon téléphone portable sonne. Une notification pour un article. « Nouvelle-Aquitaine : un service dédié aux bipolaires près de Royan ». Décidément, c’est la journée.

Plongée dans les eaux troubles de la bipolarité

Le flux d’informations devient rapidement très important et j’ai peur de perdre pied, ainsi que mon recul. Plusieurs pôles, plusieurs points de vue. Il me semble nécessaire de faire appel à quelqu’un qui pourra porter un regard différent du mien. Je pense à une amie, également journaliste. « Dis-moi Laura, tu t’y connais en bipolarité ? — Pas vraiment, mais c’est quelque chose qui m’intéresse. Pourquoi ? — Ça te dirait de faire un sujet dessus ? » Nous voici donc deux à naviguer dans un terrain inconnu pour déblayer préjugés et fausses informations, voire « intox ». Après quelques échanges, Laura m’apprend l’existence d’Argos 2001, une association qui nous permet d’y voir plus clair.

la bipolarité fait partie des dix maladies les plus coûteuses et invalidantes
la bipolarité fait partie des dix maladies les plus coûteuses et invalidantes —
Création Gabriel Taïeb

Anciennement appelé « psychose maniaco-dépressive », le trouble bipolaire fait partie des troubles de l’humeur (à distinguer notamment des troubles de la personnalité). Il se manifeste par des variations importantes de l’humeur, qui vont affecter mentalement et physiquement la personne atteinte. On distingue principalement deux phases dans ces variations : les phrases dépressives et les phases d’« exaltation » (dites maniaques).

Cette maladie peut s’accompagner de nombreux symptômes, conséquences et troubles liés (insomnie, TOC, irritabilité, boulimie, anorexie, etc.). Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la bipolarité fait partie des dix maladies les plus coûteuses et invalidantes. En France, on estime que les personnes atteintes de troubles bipolaires représentent 1 à 2,5 % de la population. Très vite, nous accumulons beaucoup d’informations. Mais ces données ne nous « parlent » pas. Nous avons envie d’aller plus loin. D’aller directement à la rencontre des personnes concernées.

« Il faut savoir qu’il y a des gens “normaux” qui ont des variations d’humeur tous les jours. La bipolarité, c’est un vrai diagnostic médical. » Le docteur Dubois, psychiatre au fameux centre dédié aux troubles bipolaires près de Royan (à Saujon plus précisément), nous explique les réalités de son métier. « Parfois c’est très compliqué à diagnostiquer. Si les patients ont des parents dépressifs ou des cas de bipolarité dans la famille ça peut être un facteur aussi, il faut être très prudent », poursuit-il. Mais le spécialiste insiste, la bipolarité ce n’est pas « que » des phrases dépressives. « La maladie débute souvent par des phases dépressives et on peut ne pas voir venir la bipolarité. Par contre, quand il y a une phase d’euphorie, même modérée, on passe dans la bipolarité. »

Bien que les causes de la bipolarité ne soient pas entièrement connues, on sait que celles-ci ont de nombreux facteurs d’ordre génétique, psychologique et socio-environnemental. Cependant, de multiples traitements existent et c’est là qu’intervient le centre de Saujon, en Charente-Maritime.

« Pour vivre avec la bipolarité, il faut se soigner. Des services existent un peu partout, comme celui de Charles Perrins à Bordeaux, qui est une référence. À Saujon, nous sommes le premier centre en France entièrement dédié à la cure des malades bipolaires. » Pour faire simple, c’est un projet né d’un partenariat public-privé entre la clinique de Saujon et le centre de recherche publique universitaire de Poitiers. La structure se veut complète.

Pour vivre avec la bipolarité, il faut se soigner.

« Le centre a ouvert en mai dernier et on a vu plus de 120 malades en 4 mois. Par rapport à d’autres centres, il n’y a pas de différence dans la prise en charge. Seulement, nous nous consacrons uniquement aux bipolaires. » Le psychiatre nous explique que son équipe reçoit les patients avec deux objectifs principaux : un objectif curatif, pour traiter au mieux les phases aiguës, et un objectif préventif, pour éviter les rechutes. Selon lui, les résultats du traitement sont encourageants.

Jusque-là, j’ai l’impression d’un peu mieux saisir ce qu’est la bipolarité, mais pas qui sont les bipolaires. Et accessoirement, qui je suis, moi. Laura se tourne alors vers moi « J’ai un ami bipolaire si tu veux. Il pourra peut-être nous en parler. »

Enfant en colère

Thomas nous raconte son histoire. Photographe, du même âge que moi, le jeune homme se livre doucement. « J’étais un enfant en colère, tout le temps. Je déplaçais tout dans ma chambre, il me fallait toujours quelque chose à faire. Les gens ont d’abord pensé que j’étais surdoué. Dès que je n’étais pas occupé, je gueulais. Mes parents m’ont emmené voir un psychiatre. Il m’a demandé de dessiner une maison, et moi j’ai dessiné la maison à l’envers, en face de lui. Le toit était dessiné vers moi, en fonction de lui. Il a conclu que j’avais besoin d’être stimulé. » Son récit me surprend. Il est très loin de l’image d’un marginal ou d’un homme « dérangé ». En fait, étrangement, il me ressemble. Et son histoire aussi.

« Une fois à l’école tout s’est très bien passé. Ma “dépression-maniaque” s’est déclenchée bien plus tard. J’avais 15 ans quand je suis parti en Nouvelle-Zélande avec mes parents. Puis, ils sont rentrés en France et moi je suis resté pour passer mon Bac. Mon psychologue pense que c’est à ce moment-là que ça s’est déclenché, parce que je me serais senti abandonné. Je ne l’ai pas ressenti sur le moment, mais depuis j’ai de gros problèmes de confiance et une peur de l’abandon, alors peut-être que ça vient de là ».

« Ce qui est dur avec la bipolarité, c’est que malgré mes efforts,
cette maladie me définira toujours. »

Il est très courant que la bipolarité se manifeste à l’adolescence. Sans être la cause des troubles bipolaires, certains événements peuvent néanmoins être déclencheurs. Et la maladie s’aggrave avec l’âge.

« Je suis très jaloux aussi. Dès que je me retrouve seul, j’ai un sentiment d’angoisse et de stress qui monte en moi. Je me fais du mal à moi-même psychologiquement. Je deviens possessif avec ma copine dans ces moments-là. Parfois, je peux être tellement violent dans les mots ou les actions… En Nouvelle-Zélande par exemple, je crevais les pneus des gens dans la rue. » Mais quand on lui parle traitements, Thomas se rembrunit. « On m’a prescrit un stabilisateur d’émotions, et mon état a empiré. Je me mettais à pleurer pour rien, à tout calculer, tout analyser. J’ai même quitté ma copine sur un coup de tête. Heureusement, elle est toujours là. Je refuse tout antidépresseur aujourd’hui, parce qu’il y a beaucoup trop d’effets secondaires. Je prends juste des anti-anxiétés pour dormir, et je m’occupe continuellement, à la limite de l’obsessionnel. »

En évoquant sa copine, le jeune homme semble très reconnaissant envers elle. Les proches, nous explique-t-il, c’est primordial pour survivre. « Mon père est également dépressif et ma mère lui a donné beaucoup de conseils. Il faut que les gens soient francs avec nous, même si je suis très susceptible, il ne faut pas ignorer la réalité. Ce qui est dur avec la bipolarité, c’est que malgré mes efforts, cette maladie me définira toujours. »Je ressors de cette interview profondément retourné. Si je réfléchis bien à mon parcours, mes expériences, mes ressentis, je me sens très proche de Thomas. Beaucoup de choses semblent soudain prendre un sens nouveau.

Cela signifie-t-il pour autant que je sois aussi bipolaire ? Ou bien que nous le soyons tous un peu ? J’ouvre mon ordinateur. Une fenêtre de mon navigateur Internet était restée ouverte. Je n’avais pas fermé la page LeBipolaire.com. Et j’y découvre mes résultats :

Normal : 5/50. Si vous avez moins de 35 points, il est peu probable que vous soyez atteint de troubles bipolaires.

Maniaco-dépressif : 45/50. Si vous avez plus de 35 points, alors vous êtes probablement bipolaire et souffrez de troubles bipolaires assez graves, qui doivent nuire à votre vie et à celle de votre entourage.

Est-ce que je suis bipolaire ? 68/116. Vous avez un score compris entre 56 et 90 : Syndrome de bipolarité en vue !!! C’est sûr les troubles de l’humeur et de l’anxiété sont en vous.

Bienvenue sur le long chemin du spectre bipolaire. Je vous souhaite bon voyage.

Gabriel TAÏEB
Jeune journaliste pigiste et rédacteur web, je travaille notamment pour Objectif Méditerranée, les Mots de Mai et le Journal du Dimanche. Avant cela, j'ai aussi pu collaborer avec Radio Campus Bordeaux et Bordeaux Gazette. Travaillant sur des sujets très divers, je m'intéresse particulièrement aux domaines de la santé, de l'autoritarisme et de la culture culinaire.
Laura Brunet
Jeune journaliste rédactrice,  elle jongle entre ses études de journalisme, des piges en freelance et un travail d’édition à Sud Ouest Dimanche. Passionnée par les portraits et les histoires de vie, elle travaille notamment sur des sujets santé et société .
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