Épisode 1
9 minutes de lecture
Samedi 16 décembre 2017
par Laurent Perpigna Iban
Laurent Perpigna Iban
Il travaille principalement sur la question des nations sans états, des luttes d'émancipation des peuples aux processus politiques en cours, des minorités, et des réfugiés. Il est souvent sur la route du proche et du moyen Orient pour son site Folklore du quotidien.

Le chemin de l’apaisement au Pays Basque est semé d’embûches. Retour sur le désarmement chaotique de l’ETA.

Une trentaine d’armes de poing, des fusils d’assaut, des fusils mitrailleurs, des produits explosifs, des détonateurs, deux roquettes anti chars. Voilà globalement le butin de l’opération policière menée le 16 décembre 2016 conjointement par des policiers du RAID, la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), et la brigade de recherche et d’intervention (BRI) de Bayonne.

Sur place, la Garde civile espagnole a même — et c’est exceptionnel, franchi la frontière afin de prêter main forte aux forces de l’ordre françaises. Cinq personnes sont interpellées et placées immédiatement en garde à vue. Du côté du ministère de l’Intérieur, on parle immédiatement « d’un coup dur porté à ETA », avec la neutralisation de près de 15 % de l’arsenal militaire de l’organisation.

Pourtant, le succès de cette opération policière est très rapidement remis en cause et l’État français semble perdre du crédit dans cette histoire : ce sont bien des militants pacifistes œuvrant pour le désarmement d’ETA qui ont été transférés au parquet antiterroriste de Paris.

Une vidéo de l'ETA en 2011
Une vidéo de l’ETA en 2011 — Flickr

Aiete, ou l’espoir d’un autre futur

Depuis 1959 et la création de l’organisation ETA, les sept provinces basques sont régulièrement placées sous le feu des projecteurs. C’est bien ici, sur ce petit bout de terre coincé entre l’océan Atlantique et les Pyrénées, que s’est joué l’un des derniers conflits armés d’Europe. Le mouvement séparatiste d’obédience marxiste révolutionnaire, qui vu le jour durant les heures sombres du franquisme, traversa les décennies.

La mort de Franco en 1975 ne changea pas la donne, bien au contraire. L’organisation décupla ses attaques contre l’État espagnol, ses représentants, mais également contre des élus basques. L’enlèvement puis l’assassinat de Miguel Angel Blanco, élu basque du Parti populaire espagnol en 1997 vont alors marquer un tournant majeur. Le soutien populaire dont bénéficiait l’organisation à ses débuts continue de se fissurer, et ETA semble changer de stratégie à partir de la fin des années 1990, notamment en déclarant plusieurs trêves.

Après les échecs des négociations de Lizarra-Garazi en 1998 et de Loiola entre 2005 et 2007, c’est au palais d’Aiete à Saint-Sébastien que se tient en 2011 une nouvelle conférence pour la paix au Pays basque. Menée entre autres par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan et le président du Sinn Fein, l’irlandais Gerry Adams, cette initiative va poser unilatéralement les bases de la fin de la lutte armée au Pays basque.

Depuis le milieu des années 2000, le contexte a sensiblement évolué et de nombreuses voix s’élèvent afin de transformer définitivement ce qui était un conflit politico-militaire en un conflit exclusivement politique. La conférence internationale de paix d’Aiete fait souffler un vent d’espoir : elle intervient à une époque charnière, et la feuille de route qui en découle bénéficie de la reconnaissance et de l’implication de la communauté internationale qui, et c’est une première, s’investit officiellement dans ce processus de paix.

Seulement, au terme de cette déclaration qui annonce l’arrêt de la lutte armée, les États français et espagnol ne s’engagent pas dans cette feuille de route, et pour cause : ils n’ont pas participé à la conférence, ils n’en reconnaissent donc pas les résolutions.

Le palais d'Aiete
Le palais d’Aiete – Flickr

Les diverses dynamiques menées par la suite se retrouvent veines, confrontées principalement à un État espagnol qui n’entend pas négocier : si on parle de processus de paix dans les sept provinces basques, Madrid, lui, évoque une victoire totale contre ETA et le séparatisme. Le gouvernement français, de son côté, peine à s’imposer et reste totalement attentiste, tenu par les exigences diplomatiques qui sont les siennes.

Ces cinq années de flottement, d’espoirs déçus et de frustrations vont être le déclencheur d’un nouveau chemin, qui se trace au Pays basque Nord, à partir de décembre 2016.

L’espoir renaît à Louhossoa

Trois personnes vont alors décider de changer le cours de l’histoire : Jean-Noël Etcheverry dit Txetx, un militant écologiste basque ; Michel Tubiana, le président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, et Michel Berhocoirigoin, président de la Chambre d’Agriculture alternative du Pays basque. Les trois hommes annoncent dès octobre 2017 via un courrier publié par le journal Mediabask, leur intention de s’investir collectivement afin de régler un point crucial de la feuille de route d’Aiete.

La suite ? C’est une correspondance écrite entre ces trois hommes et l’organisation armée ETA, afin de soumettre à cette dernière la possibilité d’un désarmement qui serait effectué par des membres de la société civile. Dans sa réponse écrite datée du 19 octobre, l’organisation fait le point sur l’évolution de la situation depuis 2011 : « Nous rencontrons de grandes difficultés à aller de l’avant dans l’agenda de la résolution. L’absence de volonté des États pour progresser dans cet agenda est évidente. Ils entravent de plus la moindre petite avancée » constate l’organisation.

En outre, ETA s’engage également dans ce courrier à donner suite à la proposition des trois hommes : « ETA vous fait savoir qu’elle est prête à entrer dans cette voie, c’est-à-dire à procéder à la mise hors d’usage de ses armes et à la destruction de son arsenal par le biais de la société civile et en collaboration avec les acteurs internationaux sans écarter une participation des États garante d’une plus grande sécurité de cette procédure ».

Le caractère unilatéral du processus de paix est un paramètre irritant au cœur de la société basque.

C’est dans une maison de Louhossoa, appartenant à la journaliste Béatrice Haran-Molle, que l’histoire du processus de paix va alors s’accélérer. En présence de Stéphane Etchegaray, un caméraman de Mediabask, Jean — Noël Etcheverry et Michel Tubiana, accompagné de Michel Berhocoirigoin, neutralisent les armes, et tentent de les rendre inutilisables. Ils ont à peine le temps d’envoyer un court texte et une photo que la police fait irruption dans la pièce.

Au Pays basque, la population est avertie immédiatement des événements en cours. Maitena Thicoipe, porte-parole du mouvement Bake Bidea, se souvient : « Ce qui s’est passé à Louhossoa secoue, dans tous les sens. Quand nous avons appris qu’il y avait une intervention policière en cours, nous nous y sommes tous et toutes précipités pour soutenir les artisans de la paix. La situation était vraiment chaotique ».

Les cinq personnes appréhendées sont transférées dès le lendemain matin à Paris. Elles y resteront quatre jours, avant d’être libérées, sous contrôle judiciaire.

Cependant, pour Txetx, l’issue de cette soirée ne faisait aucun doute. Les trois hommes s’étaient préparés aux différents scénarios possibles : « Nous étions sûrs de nous faire prendre à tous les coups. Dans le plan B, que nous avions minutieusement préparé, si la police avait vent de cette opération et nous arrêtait en pleine action. Mais également dans le plan A, dans le cas où la police ignorait que nous préparions une telle initiative, et où nous pouvions la mener à son terme sans son intervention. En effet, même dans le plan A, nous nous faisions prendre à la fin », commentera-t-il.

Dans les bureaux de l’Élysée, Bruno Le Roux alors ministre de l’Intérieur, félicite les forces de police qui ont procédé à ces arrestations. « Personne n’a le droit de se proclamer destructeur d’armes et éventuellement de preuves », déclarera-t-il.

Cette opération de police crée une forte polémique, et de nombreuses voix s’élèvent au Pays basque. En particulier celles d’élus qui dénoncent l’attitude d’un gouvernement qui laisse sous-entendre qu’il désapprouve le désarmement d’une organisation qu’il considère pourtant comme terroriste. Paradoxe de l’histoire, cette intervention policière va envoyer 650 élus dans les rues de Bayonne, vent debout aux côtés de milliers de personnes. Le désarmement d’ETA venait d’être placé au centre de toutes les attentions.

Flickr

Pour Maitena Thicoipe, le constat est criant : « Les milliers de personnes qui se sont mobilisées dès le lendemain ont adressé un message clair aux autorités : ils peuvent arrêter les personnes qui veulent faire avancer les choses, mais nous serons là pour prendre le relais ».

Jean Noel Etcheverry, lui, insiste sur la dangerosité du message renvoyé par cette arrestation : « Cela alimente les secteurs opposés à l’arrêt de la lutte armée, humilie l’adversaire et rend inévitables les désirs de revanches futures ; sans parler de savoir qui pourrait tomber sur ces caches d’armes et d’explosifs disséminées un peu partout dans la nature. Nous ne faisions là que ce qu’auraient dû faire les deux États depuis 5 ans déjà, à compter du jour où ETA avait prononcé son cessez-le-feu définitif », déclare-t-il.

Le caractère unilatéral du processus de paix est un paramètre irritant au cœur de la société basque. L’intervention policière, en fédérant la classe politique via les élus, a aussi emmené son lot de critiques. Les années d’immobilisme qui ont suivi les accords d’Aiete ont considérablement marqué les esprits, surtout que la répression de l’État espagnol face à l’indépendantisme basque n’a à aucun moment faibli. Plusieurs questions restent brûlantes, et le caractère unilatéral du processus de paix représente pour beaucoup de Basques l’assurance de ne trouver aucune réponse aux problématiques collectives. Pour faire la paix, ne faut-il pas être au moins deux ?

« Tout choix amène des conséquences. Celui du désarmement entraine un changement de système. Ces cinq dernières années ont été marquées par la déstabilisation d’un contexte existant auparavant. Changer de système n’est jamais facile » répond Maitena Thicoipe.

Le 8 avril 2017, un tournant historique

Celles et ceux que l’on appelle désormais les « artisans de la paix » vont alors mettre en place un processus fort afin de tirer profit de ce que chacun considère désormais comme une opportunité historique. L’occasion est venue, malgré les risques judiciaires, de mener ce désarmement à son terme.

Au mois de mars, un forum est organisé, afin de porter le débat et de travailler la cohésion au cœur de la société basque. 50 personnes se déclarent alors « artisans de la paix » et s’engagent officiellement à procéder au désarmement d’ETA le 8 avril 2017.

Tous les regards se tournent maintenant vers les prisons françaises et espagnoles.

Pour Maitena Thicoipe, « l’affaire Louhossoa » a provoqué un tournant majeur qui a donné une nouvelle impulsion à la paix au Pays basque : « Après les cinq années qui ont suivi la déclaration d’Aiete, nous passions d’un sentiment d’impuissance à une sensation de réappropriation collective du processus », déclare-t-elle.

La situation est totalement inédite : le travail qui n’a pas été effectué par les États français et espagnols va donc être réalisé par des membres de la société civile et par la communauté internationale ce 8 avril 2017. Les artisans de la paix vont alors remettre au pasteur irlandais Harold Good, éminent médiateur du désarmement de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), et à Matteo Maria Zuppi, responsable de l’office du Vatican dans la résolution des conflits armés, les coordonnées GPS de plusieurs caches d’armes dans le département des Pyrénées-Atlantiques.

Sur place, les artisans de la paix balisaient et sécurisaient les lieux, pendant que le président de la commission internationale de vérification, le Sri-Lankais Ram Manikkalingam remettait ces documents au procureur de la République de Bayonne.

« Personne ne pouvait anticiper comment cette journée allait se terminer. Nous étions dans l’inconnu. Mais le fait que les trois premiers artisans de la paix aient obtenu après Louhossoa le soutien des élus était rassurant » relate Maitena Thicoipe.

Malgré ces craintes justifiées, cette journée va se dérouler sans le moindre incident. Si officiellement, afin de ménager son partenaire espagnol, la France nie toute implication dans le désarmement, personne n’imagine que la remise de ces armes ne se soit faite, dans le contexte sécuritaire actuel, sans une préparation millimétrée.

« Le jeu des 2 États était modifié et pour la première fois, on avait l’impression que Paris jouait sa propre partition sur ce dossier, cessant de se comporter en petit télégraphiste de Madrid. Cela décrispa considérablement la situation et contribua nettement à ce que les choses se déroulent au mieux, dans l’intérêt de tout le monde » témoignera Txetx Etcheverry. L’État français, s’il entend toujours ménager son partenaire espagnol au nom de la « solidarité démocratique », semble ainsi s’être discrètement intégré au désarmement en cours.

Au même moment, dans le « petit Bayonne », un texte était lu en quatre langues par les artisans de la paix, devant plus de 20 000 personnes. Ce moment solennel gravait dans le marbre un désarmement qui était devenu l’affaire de tous et de toutes, et mené par la société civile à ses risques et périls. Moins de quatre mois après Louhossoa, le 8 avril 2017, ETA était officiellement désarmée.

Le Pays basque n’est pas un cas unique, tant s’en faut. Et l’histoire l’a prouvé dans bien d’autres régions du monde où ce genre de conflit a pu être résolu : la question du désarmement est un élément clé, presque indispensable à la préparation d’un processus de paix.

Mais au Pays basque, il n’est pas considéré comme une fin en soi. Tous les regards se tournent maintenant vers les prisons françaises et espagnoles, où sont incarcérés plusieurs centaines de prisonniers et de prisonnières, toujours soumis à des mesures d’exception. L’absence d’application du « droit commun pénitentiaire » et le sort réservé à ces hommes et à ces femmes vont désormais être placés au cœur du processus de paix. Une chose est sûre, ces questions, elles, ne seront pas réglées unilatéralement ; elles nécessiteront un travail de consensus approfondi avec les deux États.

Le gouvernement français va désormais se trouver face à ses responsabilités, pressé par plus d’un millier d’artisans de la paix, la communauté internationale et surtout par un peuple qui a choisi le chemin de l’apaisement.

Un an après, c’est une évidence pour beaucoup : la tournure chaotique des événements de Louhossoa a eu comme effet inattendu de lancer un processus de paix que beaucoup pensaient déjà enterré. C’est du moins l’avis de Txetx : « Nous rentrions en garde à vue en nous disant que tout commençait, et que si tout se passait comme nous l’escomptions, c’était là le début d’une dynamique nouvelle (…). La suite nous a donné raison. Louhossoa a accéléré le cours du temps, il y a un avant et un après.»

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Laurent Perpigna Iban
Il travaille principalement sur la question des nations sans états, des luttes d'émancipation des peuples aux processus politiques en cours, des minorités, et des réfugiés. Il est souvent sur la route du proche et du moyen Orient pour son site Folklore du quotidien.
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