Épisode 3
10 minutes de lecture
Lundi 11 décembre 2017
par Sébastien Gendron, Clémence POSTIS, et Camille Mazaleyrat
Sébastien Gendron
Né en 1970, Sébastien Gendron est auteur de romans noirs et réalisateur. Il publie La Jeune Fille et le Cachalot, son premier roman, en 2003. Suivront un recueil de nouvelles et dix autres romans dont le numéro 266 de la collection du Poulpe : Mort à Denise. En parallèle, il collabore à des revues comme chroniqueur, publie des romans pour la jeunesse et écrit des feuilletons littéraires.
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
Camille Mazaleyrat
Après des études d'art à l'Ecole Européenne de l'Image de Poitiers et un passage à l'université Laval (Québec) en science de l'animation, je travaille aujourd'hui comme animateur 2D et monteur vidéo.

Une semaine après la fusion du coeur du réacteur à la centrale du Blayais. Le moment de constater les dégâts, et de prendre conscience que plus rien ne sera jamais plus comme avant pour Alexandre, Léon et Emmanuelle. Leur vie est désormais contaminée.

Emmanuelle

Elle voit le ciel par la fenêtre de sa chambre. Une portion congrue encadrée par la menuiserie d’aluminium, mais si bleue, si transparente, si belle qu’un frisson lui traverse le dos. Et la ramène à l’état de son corps. Là aussi, transparence. Rien qui soit visible à l’œil nu. Rien qui puisse être ressenti pour le moment. Le mal est là, niché dans ses cellules, et peut-être déjà en train d’excaver les ressources vitales, petitement encore, mais après, ce sera avec la force et la détermination d’une pelleteuse.

Emmanuelle Bayard va mourir. Un jour prochain, dans un temps indéfini, sans doute lointain. Mais tout de même : elle va mourir. De quoi ? D’un cancer bien entendu. Lequel ? On ne sait pas. C’est une loterie. C’est à peu près tout ce qu’on lui a dit lorsque ça a été son tour de passer devant le médecin du CHU de Bordeaux chargé de recevoir les personnes éventuellement contaminées. Dans ce bureau moche, à la peinture écaillée, avec ce calendrier de l’année passée pendu au mur, une paire de chatons flous dans une panière — allez savoir pourquoi l’esprit s’accroche à de tels détails quand la situation est si désespérée.

Elle a vaguement entendu les mots techniques, le taux de becquerel, les impacts physiques potentiels ou déjà opérants, la prise en charge hospitalière quand il sera temps de. D’ici là, elle peut vivre. Elle peut vivre, mais pas tout à fait comme tout le monde. Parce que tout le monde sait plus ou moins qu’il mourra un jour. Pour Emmanuelle, la conscience de cette finitude s’est considérablement renforcée, a pris une teinte, une odeur, une atmosphère tangible. L’haleine du toubib sentait le café et le tabac.

Emmanuel et Alexandre chez le médecin
Illustration : Camille Mazaleyrat

Les chatons avaient l’air de sourire ou de sortir d’un long sommeil. Sans doute leur mère n’était-elle pas loin, à côté du photographe sûrement. Et ses yeux se sont remplis de larmes lorsqu’elle a pensé à Léon et à combien elle lui en voulait de leur avoir menti.

Depuis, Emmanuelle lutte autant qu’elle peut contre cette implacable rancœur. On ne peut pas en vouloir à son enfant. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. L’ordre des choses, après tout, il est rétabli. Les parents meurent avant leur progéniture. C’est exactement ce qui va se produire, dans cette famille comme dans des millions d’autres. Peut-être un peu plus tôt, peut-être un peu plus salement, peut-être selon un ordre des choses bouleversé, c’est ce qu’elle se dit pour ne pas sombrer.

Elle mourra avant son fils qui a sauvé sa peau et celle de sa petite amie et leur a menti parce qu’il est amoureux. Qui n’a jamais fait ça au moins une fois dans sa vie ?

Ils ont quitté le stade de Copians moins d’une minute après l’explosion de la centrale. Le dernier bus venait de partir. Alexandre a calé deux fois en lâchant trop tôt l’embrayage de son 4×4 de service. Ils ne se sont rien dit pendant le trajet jusqu’à la villa des Walsh. Ni comment il avait réussi à joindre les Irlandais ni comment les Irlandais s’étaient eux aussi fait berner par les deux adolescents.

Arrivés à la maison, ils avaient observé l’état du jardin dévasté et elle avait prié pour que Léon soit là, à l’intérieur, avec ou sans Doreen elle s’en foutait, mais là, à les attendre. Elle avait sauté du 4×4 et s’était précipitée. Avait sonné puis frappé à la porte en hurlant le nom de son fils comme une folle. Elle avait mis ses mains de part et d’autre de son visage pour regarder par les fenêtres.

Elle n’avait rien vu et Alexandre l’avait appelé depuis l’arrière du pavillon. La baie vitrée était cassée. Sur le canapé, un plaid froissé. Dans un coin du salon, des vêtements détrempés, un soutien-gorge mauve — encore ses détails qui vous sautent à la gueule. Dans la salle de bain, l’un des t-shirts préférés de Léon jeté dans la baignoire, son jean, ses baskets.

Dehors, le toit en tôle du carrelet perché dans un arbre, tordu par le choc. Le jardin inondé de toute part et au bout, le ponton échoué. Et puis plus rien d’autre que cette immense étendue d’eau bourbeuse qui charriait vers l’aval des monceaux de bois arrachés aux rives. Ils étaient partis.

Où, on ne le savait pas et on ne le saurait sans doute jamais. Alexandre l’avait prise dans ses bras pour calmer ses tremblements et elle lui en avait voulu, à lui aussi, d’être là, si grand, si beau, si fort et tellement impuissant face à… ça ? Elle lui en avait voulu de l’avoir rencontré un jour, dans ce café de Montpellier, de l’avoir sauvagement draguée et de l’avoir embarquée dans cette vie si belle.

De s’être engagé auprès d’elle. De lui avoir promis l’amour éternel face à ce représentant municipal avec son écharpe tricolore. De lui avoir fait cet enfant. D’avoir fait les choses dans l’ordre comme elle le voulait, sans jamais renâcler à la tâche. Et d’être là, ce jour, face à la dévastation de leur existence, sans rien pouvoir faire que la prendre dans ses bras et avouer, la tête basse, qu’il n’y pouvait plus rien.

À cet instant, les vents s’étaient levés de nouveau et avaient dispersé dans l’atmosphère les milliards de particules radioactives.

Emmanuelle Bayard aura 38 ans dans quatre mois. Et un jour, elle va mourir.

Alexandre

On ne se rend compte de la richesse de ce que l’on possède quand on risque de le perdre. C’est à peu près le seul refrain qu’Alexandre a été capable de ressasser ces derniers jours. Depuis qu’ils savent qu’Emmanuelle est gravement contaminée. Depuis qu’ils savent que toute la partie nord du département est contaminée. Depuis qu’ils savent que les routes sont coupées. Depuis qu’il sait qu’une partie de sa vie et de celle de milliers de personnes est désormais amputée de tout un tas de choses, de tout un tas de gens, de tout un tas d’habitudes, d’endroits, de liens. Et qu’il n’en reste désormais plus que des souvenirs.

Alexandre a mis longtemps a accepter de sortir de la chambre d’Emmanuelle. Il ne voulait pas la quitter d’un centimètre. Même la laisser passer la porte de la toute petite salle de bain, chaque matin, pour aller se laver, lui était compliqué. Et puis hier, alors qu’elle faisait semblant d’observer le quartier de Saint-Augustin depuis le 8e étage — ses yeux ne regardaient en fait que son propre reflet évanescent dans le double vitrage de la fenêtre — elle lui a dit :

— Les médecins m’ont annoncé qu’ils me gardaient encore vingt-quatre heures en observation. Va chercher Léon, s’il te plait.

Elle n’a pas eu besoin d’ajouter « il me manque ». Alexandre a juste dit :

— Ça risque de me prendre du temps, tu sais.

Selon les mêmes examens médicaux qu’a suivis sa femme, lui n’a subi aucune contamination encore estimable. Allez comprendre. Et puis comprendre quoi d’ailleurs ? Il y a d’autres choses bien plus troublantes.

Lorsqu’il quitte enfin le parking de l’hôpital au volant de son véhicule de service, la colère le saisit. Elle a couvé tous ces jours. Là, elle sort. Activée par l’un de ces tout petits scandales du quotidien : le stationnement au bas du service des urgences où ils ont débarqué en catastrophe il y a quatre jours vient de lui coûter 123,00 euros. Le parking d’un hôpital public rançonné par un groupe privé. Il a failli défoncer la barrière pour s’extraire de là. Il ne l’a pas fait. La colère l’a assailli à cet instant. Alors qu’il prend la direction de la rocade, il pense au fameux programme des ECS mis en place par EDF après la catastrophe de Fukushima.

Les Évaluations complémentaires de Sureté, un programme tout ronflant, où toute la sécurité des centrales du territoire devait être mise sur la table, dépouillée, questionnée, diagnostiquée, bref, un grand raout pour rassurer tout le monde. Et tout le monde avait été rassuré par les ECS qui avaient conclu que la plupart des centrales françaises étaient sans problème. Juste au cas où il y en aurait un quand même, le rapport avait accouché d’un bidule d’intervention d’urgence, appelé FARN, soit Force d’Action Rapide Nucléaire.

Résultat des courses, depuis une semaine, le périmètre de sécurité autour de Braud-et-Saint-Louis n’est plus peuplé que par une armée de types en combinaisons étanches qui vont et viennent comme des âmes en peine, l’œil et l’oreille fixés sur leur compteur Geiger. Et Emmanuelle va crever comme des centaines, voire des milliers d’autres, juste parce que les grands sachants d’EDF n’ont même pas été foutus de suivre la recommandation de Greenpeace qui préconisait de relever la digue de la centrale du Blayais.

Personne en combinaison NRBC
Illustration : Camille Mazaleyrat

D’où sortent ces gens ? Pourquoi c’est à chaque fois la même chose, le même scénario, la même chaine de responsabilité ? Pourquoi l’homme n’apprend-il rien de ses erreurs ? Chaque apocalypse n’apporte rien d’autre que du pire comme s’il s’agissait de mieux préparer la suivante. La seule réaction un peu régulière vient toujours ensuite : la création d’une force d’intervention.

En 1986, ça avait été les nettoyeurs de Tchernobyl, de pauvres types uniquement protégés par un tablier en plomb et un masque à gaz qui montaient en tour de rôle sur le toit du réacteur en fusion pour jetait par-dessus bord des pelletés de matières radioactives. Aujourd’hui, ce sont les FARN. Dans l’entre-deux, aucune catastrophe n’a été évitée.

Quand Léon apparaît soudain devant lui, Alexandre freine brutalement. Perdu dans sa rage, il n’a pas vu passer les deux cents kilomètres de trajet.

Léon

— Votre attention, s’il vous plait. Nous arrivons à destination et vous allez être installés d’ici quelques minutes. Pour les mineurs non accompagnés qui n’ont pas de moyens de communication, nous allons collecter les numéros de téléphone de vos parents afin de les prévenir que vous êtes ici. Merci de me les remettre avant de descendre.

Quand le bus avait tourné pour entrer dans le parking du complexe sportif, il s’était dit qu’il était déjà venu ici. Et bus, qui plus est. Mais il ne s’était pas souvenu en quelle occasion. Ça lui était revenu lorsqu’ils étaient entrés à l’intérieur du gymnase. Oui, huit mois auparavant, Léon était venu au complexe sportif de la casse-aux-prêtres à Rochefort, dans ce gymnase précisément, pour un match interdépartemental avec l’équipe de volley du lycée.

Ils avaient gagné et Léon s’était souvenu que le point décisif de la partie, c’était lui qui l’avait mis : un service smatché qu’il tentait pour la première fois. En face, ils avaient à peine eu le temps de réagir. L’arrière droit avait tout de même plongé, mais trop tard : le ballon s’était écrasé à seulement quelques centimètres de la ligne. Là où aujourd’hui commence la quatrième rangée de lits pliables qui ont été installés pour accueillir une partie de la population de Copians.

— C’est là que vous allez dormir. Pour éviter les problèmes, on va vous demander de vous séparer. Les femmes et les enfants par là-bas. Les hommes par ici.

Des protestations avaient fusé un peu partout, mais ça s’était vite calmé. Dans l’ensemble, les gens étaient tellement éprouvés qu’ils avaient à peine la force de râler.

Léon et Doreen s’étaient regardés longuement jusqu’à ce qu’une femme de la Croix Rouge n’arrive pour les séparer :

— Allez, s’il vous plait, rejoignez vos couchettes qu’on puisse faire le compte des places disponibles. Vous aurez tout le temps après.

Après quoi ? Quand exactement ? Léon n’avait plus la moindre notion du temps. Ils s’étaient lâché la main. Léon avait choisi un lit le plus éloigné qui soit des lignes du terrain de volley. Il s’était allongé, espérant trouver le sommeil, mais ça avait été impossible, bien sûr. Trop de mouvement autour de lui, de voix, de cris, de pleurs, de sonneries de téléphone, de tout ce monde vibrant d’angoisse et du pâle bonheur d’être encore en vie.

Alexandre dans le gymnase.
Illustration : Camille Mazaleyrat

Quand finalement il avait rouvert les yeux au bout d’une heure, le gymnase affichait complet. Il avait rejoint l’endroit où Doreen s’était installée, mais épuisée, la jeune Irlandaise s’était endormie sitôt allongée. Léon était donc monté sur les gradins, s’était juché sur les dernières marches et en voyant tous ces gens allongés, il avait repensé à cette scène dans « Autant en emporte le vent » avec ces milliers de soldats couchés sur le sol, morts ou blessés.

La plus grande scène de figuration du cinéma. Sauf qu’ici, dans ce complexe sportif, il n’y avait pas d’écran entre lui et la réalité brutale des faits. Tous ces gens étaient les figurants d’un cataclysme sans effets spéciaux, sans fond vert et surtout, sans le moindre héros pour sauver le monde dans les cinq dernières minutes.

Doreen a pu joindre ses parents le lendemain. Léon, une heure plus tard. Sa mère était à l’hôpital depuis deux jours. Au téléphone, son père n’avait pas voulu lui en dire davantage. Les parents de Doreen sont finalement arrivés. Sur le parking, sa mère a serré longuement sa fille dans ses bras. Mr Walsh s’est approché de Léon. Il n’a pas très bien réussi à dire ce qu’il voulait dire alors il a fini par prendre le garçon dans ses bras et par le serrer contre lui en répétant : « Merci, merci, thank you so much for saving her ! God bless you, sonny ! God bless you ! »

Une demie-heure plus tard, Doreen était partie et Léon était resté seul sur le parking. C’est là qu’il s’est laissé glisser le long de la carrosserie d’une voiture et qu’il s’est autorisé à lâcher les vannes. Il a pleuré longtemps et sans pouvoir s’arrêter.

Quand Alexandre arrive sur ce même parking, trois jours viennent de s’écouler. Trois jours pendant lesquels Léon est sorti du gymnase une fois toutes les deux heures pour voir si son père n’arrivait pas. Trois jours pendant lesquels il a vu partir, les uns après les autres, la presque totalité des réfugiés du gymnase.
Et cet après-midi, il voit le 4×4 freiné devant lui, son père derrière le pare-brise sale et son regard malheureux. Et Léon comprend.

Tout.

Il a sauvé Doreen.

Le reste s’est effondré.

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Sébastien Gendron
Né en 1970, Sébastien Gendron est auteur de romans noirs et réalisateur. Il publie La Jeune Fille et le Cachalot, son premier roman, en 2003. Suivront un recueil de nouvelles et dix autres romans dont le numéro 266 de la collection du Poulpe : Mort à Denise. En parallèle, il collabore à des revues comme chroniqueur, publie des romans pour la jeunesse et écrit des feuilletons littéraires.
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
Camille Mazaleyrat
Après des études d'art à l'Ecole Européenne de l'Image de Poitiers et un passage à l'université Laval (Québec) en science de l'animation, je travaille aujourd'hui comme animateur 2D et monteur vidéo.
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