4 minutes de lecture
Mercredi 18 septembre 2019
par Corentin SUIRE, Laure RODET, et Thomas RADILOFE
Corentin SUIRE
4 mois de journalisme social-média / live (Le Figaro).
Laure RODET
  3 mois d’enquêtes pour “tout compte fait” France 2.  .
Thomas RADILOFE
Journaliste et fondateur de la page Instagram @Voay_media qui traite de l'actualité malgache. Passé par The Conversation France. Étudiant à l’EFJ.

Nous avons rencontré Mar Fall dans le quartier Saint-Michel, à Bordeaux. Ce sociologue, qui n’a pas dérogé au costume cravate, place au cœur de ses travaux l’histoire de la présence noire en France, notamment en Aquitaine. D’origine sénégalaise, Mar Fall a quitté le pays de la Téranga en 1974. C’est entre les Etats-Unis, à l’université du Vermont où il enseigne, et Bordeaux, en France, qu’il rédige “Noirs d’Aquitaine – Voyage au coeur d’une présence invisible”. Il dresse aujourd’hui le bilan de la place de la présence noire à Bordeaux qui n’est pas suffisamment valorisée, voire représentée.

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N.B : Cet article a été réalisé en partenariat avec les étudiants de l’EFJ-Bordeaux.

Photo de couverture : Jurien Huggins

Parle-t-on suffisamment de l’Histoire noire à Bordeaux, notamment des quatre siècles d’esclavage ?

La présence noire et son Histoire sont invisibles en Aquitaine. L’esclavage pose à la fois des questions à la communauté noire, mais aussi à la région bordelaise. La ville doit fournir plus d’efforts dans la reconnaissance de ce passé douloureux. Certes, une jeune femme a soutenu sa thèse, l’année dernière, sur la Présence noire à Bordeaux, mais il s’avère que le seul historien qui a produit un travail de qualité sur le passé esclavagiste de Bordeaux est Nantais ! Il s’agit de Éric Saugera, auteur de « Bordeaux, port négrier ». C’est néanmoins une question qui dépasse la ville de Bordeaux, et concerne toute la société. Il manque un ciment mémoriel à la France. Le roman national tend à ignorer la contribution de beaucoup de monde, notamment celle des personnes de couleur noire.

L’identité « noire » est une construction sociale. Les gens qui sont nés en Afrique ne se sont jamais posé la question d’être noir.

Cette présence dérange aussi certains responsables politiques affiliés à l’extrême droite qui réduisent la France à une population blanche et chrétienne. Ces leaders de l’extrême droite parlent d’ailleurs d’un « grand remplacement », c’est bien la preuve que notre présence dérange. Pourtant, l’Histoire française est une histoire des nationalités, des couleurs. On tend à être dans une société aveugle à la couleur. La notion de minorité n’est pas acceptée dans la société française, et l’Histoire s’est trop construite autour des concepts de races. La ville devrait construire un musée dédié à l’Histoire noire bordelaise. Il s’agirait d’un lieu qui permettrait aux artistes et aux associations de parler, de travailler et de collaborer.

Comment faire pour rendre plus visible cette présence noire ?

La politique est un enjeu non négligeable. Il faut que les personnes de couleur noire se prennent en main et investissent le milieu politique. Il ne faut pas rester à l’écart. Lorsqu’on constate des faits de discrimination, on ne peut pas juste s’asseoir et pleurer, en espérant que les choses changent. Nous, personnes de couleur noire, sommes confinés dans un espace clos. Pour en sortir et briser le plafond de verre, nous devons nous serrer les coudes. Bien que nous vivions dans un monde où l’on tend à s’habituer à vivre avec une extrême droite qui fait des scores électoraux élevés, si nous nous donnons les moyens, nous pouvons nous en sortir.

Peut-on dire que les populations noires sont discriminées ?

Les discriminations sont bien ancrées dans nos sociétés. Une école composée en majorité d’élèves issus de l’immigration sera perçue comme étant une école avec un niveau moins élevé comparée à des établissements où cette proportion d’élèves est plus faible. C’est pourtant infondé. Être de couleur noire, c’est, dans l’imaginaire collectif, venir d’ailleurs.

Nous, personnes de couleur noire, devons encore nous battre pour une citoyenneté censée être déjà acquise.

J’ai mené, au cours de ma carrière, une enquête auprès de 135 jeunes français dont les parents sont d’origine africaine. J’ai constaté qu’ils avaient tous été, au cours de leur vie, victimes de discrimination à l’école, à l’embauche ou encore dans la rue. Ils sont pourtant tous français et adhèrent aux idéaux de la République. Ils sont, néanmoins, sans cesse ramenés à leur couleur de peau. L’identité « noire » est une construction sociale. Les gens qui sont nés en Afrique ne se sont jamais posé la question d’être noir. C’est lorsqu’ils sont partis en France qu’ils se rendent compte de ça, à travers le regard des autres.

Donc, selon vous, la question de l’identité est un frein à l’acceptation de la présence noire…

L’identité a plusieurs sens. Il est très difficile de trouver le point commun entre des gens qui se disent appartenir à une communauté. Souvent, les revendications sont souvent très larges. C’est pourquoi je pense que la construction d’une communauté passe par la constitution d’un espace de débat. Par exemple, lors du Congrès des écrivains et artistes noirs qui s’est tenu à Paris en 1956, des artistes et intellectuels noirs (américains, antillais, africains…) s’étaient réunis pour discuter de ce qui pourrait les rassembler. Ils avaient pu confronter leurs points de vue respectifs sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils pensent être…

Pourquoi les discriminations sont-elles ancrées dans notre société ?
La France est pourtant un pays qui s’est bâti sur le modèle de l’universalisme républicain…

La nation française s’est en effet construite autour du modèle de l’universalisme républicain. Néanmoins, des imperfections demeurent. Liberté, égalité, fraternité… il s’agit de principes abstraits qui ne traduisent pas forcément les réalités sociales. L’enjeu est de les faire coïncider avec la réalité. Je travaille, en ce moment, à l’écriture d’un livre qui s’articule autour d’une nouvelle citoyenneté.

Il est nécessaire de prendre en compte la couleur de peau pour mieux expliquer l’Histoire française.

J’y explique pourquoi le fait d’être de nationalité française ne veut pas forcément dire que l’on est considéré comme un citoyen à part entière au regard de la société. En substance, le corps politique moderne se heurte encore à l’héritage du passé. Il y a plusieurs siècles de cela, étaient considérées comme des citoyens à part entière les personnes aisées de couleur blanche. Cette période est révolue, pourtant, nous, personnes de couleur noire, devons encore nous battre pour une citoyenneté censée être déjà acquise.

Dans votre livre, « Noirs d’Aquitaine – Voyage au cœur d’une présence invisible », vous citez une formule de Jacques-Henri Maran : « Gardons-nous de faire de la diversité ».
Il y a beaucoup de termes comme diversité, multiculturalisme ou encore communautarisme, comment s’y retrouver ?

De nombreux termes sont utilisés pour parler des différences entre les gens. Il est important de les définir, car de nombreux débats ont lieu autour de ces concepts. Le communautarisme, par exemple, est très mal vu dans la société. Il est important aujourd’hui de reconnaître nos différences, et de faire valoir ces différences-là. Il est nécessaire de prendre en compte la couleur de peau pour mieux expliquer l’Histoire française. Nous vivons dans une société qui est fragmentée et nous devons trouver un lien, créer une unité, et les différences peuvent être les vecteurs de cette unité au sein de la nation française.

Corentin SUIRE
4 mois de journalisme social-média / live (Le Figaro).
Laure RODET
  3 mois d’enquêtes pour “tout compte fait” France 2.  .
Thomas RADILOFE
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