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Jeudi 28 juin 2018
par Nathan Reneaud
Nathan Reneaud
Nathan Reneaud est journaliste, enseignant et programmateur au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux. Il a co-fondé Accréds.fr, site dédié à l'actualité des festivals de cinéma, et a collaboré avec plusieurs publications : Etudes, Vodkaster.fr., Slate.fr, Popcorn, Soap, Rockyrama, Kiblind. Il fait également partie du comité de rédaction de Carbone, revue de pop culture où il anime la rubrique « Black Pop ».

En 1947, l’artiste aux « deux amours » Joséphine Baker fait l’acquisition du château des Milandes. Chargée de récits, la propriété bâtie au 15e siècle fut une plaque tournante de la Résistance et du contre-espionnage en Périgord, avant de devenir un temple de la lutte antiraciste et un paradis pluri-ethnique. Baker, qui fut une actrice majeure et une présence dans l’histoire de la conscience noire, y élèvera sa « tribu arc-en-ciel », elle en fera son « village mondial », son laboratoire de la « fraternité universelle ». À femme multiple, demeure immense. Le château conserve la mémoire de la première superstar noire avec un musée dédié. Visite.

Au sortir du château des Milandes, alors que mes impressions du lieu se superposent à tout ce que j’avais pu lire et imaginer, la pensée me hante qu’il reste, dans toute cette histoire, un espace non occupé. Il reste de la place pour une autre forme de récit, après les mémoires, les biographies et les essais, après les reportages et les 52 minutes documentées, après ce téléfilm HBO sans caractère qui passe en revue les temps forts de la bio de Baker à la façon d’une page Wikipédia (The Josephine Baker Story, 1991). Dans la production audiovisuelle dédiée à l’artiste, il manque une narration au long cours à la The Crown.

Pour un Joséphine Baker show

Une série : voilà un format qui serait à la mesure et à l’image de la première superstar noire, voilà qui rendrait compte de ses vies multiples, voilà qui permettrait à une writer’s room inspirée de faire autre chose que du biopic basique ; à son plus mauvais, c’est un genre-momie qui rouvre les tombes et prolonge le musée de figures de cire. Vous en rencontrerez trois dans le château des Milandes. Il y a la Baker portant l’uniforme de l’Armée de l’Air et décorée de la Légion d’Honneur pour ses faits de résistance (la scène a réellement lieu en 1961), il y a la Baker maîtresse de maison portant une robe du soir satinée, celle qui aimait organiser de grands repas pour la famille élargie du village, des proches, des voisins. Il y a enfin la Baker période « Folies Bergères », située dans la tour du château, telle une demoiselle en détresse de roman de chevalerie.

Il faut emprunter un escalier exigu pour accéder à cette alcôve consacrée à l’érotisme bakerien. Ici, on est finalement plus proche de Vénus que d’Iseult et de la romance courtoise. Baker arbore une tenue traditionnelle hawaïenne. Elle est allongée sur le ventre, les jambes en l’air et les seins nus. Les murs sont ornés de superbes photos de nus en noir et blanc réalisées par Boris Lipnitzki dans les années 1920 et qui ne seront découvertes et éditées qu’en 1999-2000 — trop provocatrices ?

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Illustration : Camille Mazaleyrat

Une nudité libératrice ?

Si la nudité de Baker est indissociable du fait colonial et de son hypersexualisation de la féminité « exotique », elle a aussi sa part libératrice ; cette façon justement de se jouer de l’animalisation de la femme noire, cette conscience des stéréotypes racistes et sexistes tout ensemble — l’intersectionnalité à laquelle les féministes afro-américaines comme bell hooks ou Angela Davis nous ont sensibilisé. e. s. Si on a pu les rapprocher, il y a une différence, par exemple, entre le destin de la « Vénus Hottentote » et celui de Baker : elle jouait la « sauvage », mais avec ses gesticulations burlesques et ses yeux qui louchaient elle était aussi la « funny girl ».

Si je me tourne maintenant vers le futur, je ne peux m’empêcher de voir dans la nudité et les mouvements du bassin de Baker une préquelle à la saga du R’N’B féminin, des « R’n’Babes », de la « R’n’Bitch » probablement née avec la chanteuse Millie Jackson et son Feelin’ Bitchy (1977). Il faudrait entendre ici le mot « bitch », « salope », non pas comme un terme dégradant, mais plutôt comme un renversement du stigmate, comme une réappropriation de l’injure caractéristique du féminisme américain dit de la troisième vague. Exemple : le magazine Bitch qui ausculte la pop culture, ses représentations, depuis plus de vingt ans. Et dire que depuis quelque temps on parle d’un biopic sur Joséphine Baker avec… Rihanna ! Bitch better have my tv show ! Allez, donnez-nous une série quoi !

Une présence dans l’épopée de l’empowerment noir

Si j’ai choisi l’exemple de The Crown, l’excellente série créée par Peter Morgan, c’est aussi parce qu’il résonne avec la réalité historique. La star est au couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin 1953 : « À la sortie de la cérémonie, sur le parvis de la cathédrale de Westminster, raconte Jacques Pessis dans sa biographie Joséphine Baker, un groupe de Noirs s’avance vers elle pour lui offrir un modeste bouquet de fleurs. Comprenant que ce n’est pas l’artiste qui se trouve honorée, mais la femme qui défend ses frères et sœurs de couleur, elle essuie une larme. Le lendemain, elle assiste, au Parlement britannique, à un débat sur la situation du peuple noir en Afrique du Sud. »

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Illustration : Camille Mazaleyrat

Baker, c’est une présence, une vigilance. Lorsqu’elle ne contribue pas directement au changement, elle est là en témoin, en figurante. On la voit par exemple au premier Congrès des écrivains et artistes noirs (1956). Son ami James Baldwin, expatrié en France lui aussi, en offre un compte rendu dense dans son essai Personne ne sait mon nom. C’est en lisant Baldwin que j’entendis parler pour la première fois de cet événement historique et de sa vocation à dessiner les contours d’une culture noire commune et décolonialisée. Peut-être a-t-il quelque à voir avec cette photographie qu’on trouve dans le château des Milandes : Baker pose avec une des têtes d’affiche du Congrès, le poète Léopold Sédar Senghor. La rencontre a-t-elle eu lieu à cette occasion ?

Baker Day

Créé à l’initiative d’Aloune Diop, le créateur de la revue Présence Africaine qui deviendra une maison d’édition, le Congrès des écrivains et artistes noirs se déroula dans l’amphithéâtre Descartes à la Sorbonne. Le lieu est associé à la Déclaration Universelle des droits de l’homme adoptée en 1948. Une autre date à intégrer au cortège des anniversaires et célébrations de 2018. Dans le désordre chronologique, je citerais Mai 68, le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, le 4 avril 1968 — l’assassinat de Martin Luther King Jr.

Le temps de quelques dates, elle réussit à déségrégrer l’Amérique.

Vêtue de son uniforme de lieutenant des Forces Françaises Libres, Jo Baker participe à la marche de Washington organisée par le pasteur et au terme de laquelle il prononcera son discours mythique « I have a dream ». Il faut savoir qu’aux États-Unis, King est la seule personnalité afro-américaine à avoir un jour férié dédié. Et pourtant, si on est scrupuleux sur la façon dont s’est écrit le récit national, il faut rappeler que le « Baker Day » existe : il a pris effet le 20 mai 1951. Pas de mauvaise blague, hein. Il ne s’agit pas de mettre pas à l’honneur la fonction boulangère, mais bien Joséphine, depuis que la NCAAP (Association nationale pour l’avancement des gens de couleur) en a décidé ainsi. La boucle est en quelque sorte bouclée.

Car nous sommes à Harlem, le quartier qui a accouché de la fameuse « Renaissance » artistique des années 1920 et d’une nouvelle subjectivité noire, le « New Negro ». C’est une part de ce New Negro que Baker avait amené avec elle lors de son arrivée en France. À son retour, elle est plus française qu’américaine, civilement du moins. Pour la célébrer, Harlem a été « couvert de bouquets de fleurs. Ce jour-là, toute de blanc vêtue, elle se montre dans les rues à bord d’une voiture décapotable, et salue des milliers de Noirs, toutes classes et générations confondues. La plupart d’entre eux ont choisi de porter la tenue du dimanche. Rien ne paraît trop beau en effet pour saluer la victoire remportée par Joséphine dans son combat vital contre la ségrégation. » Victime des lois Jim Crow, dans les restaurants, dans les hôtels, elle crée un précédent lors de son passage au Copa City, un club chic de Miami. Le temps de quelques dates, elle réussit à déségrégrer l’Amérique.

De retour en France, elle met tout en œuvre pour réaliser son « dream » à elle : « Il y aura, dans ma tribu Arc-en-ciel, un bébé français pour représenter la race blanche, un Israélite, un Noir, un Indien et un Japonais. » La châtelaine périgourdine a assez d’espace pour accueillir le monde entier.

Les Milandes, QG de la lutte

Si « J’ai deux amours » reste le tube intemporel de Baker, la chanson « Dans mon village » pourrait être l’hymne de sa deuxième vie militante : « Dans mon village/ J’élève tendrement/ Dans mon village/ Onz’tout petits enfants », « Il y a ceux couleurs de nuit/ D’autres couleurs de jour/ D’autres couleurs de soleil/ D’autres couleurs de sang/, Mais ils sont tous des enfants/ Et mon cœur de Maman les aime tout autant ».

Ce village, c’est bien sûr les Milandes ; dès lors que Baker en fait son fief, la propriété prend une nouvelle dimension. Comme le rappelle l’actuelle propriétaire du lieu Angélique de la Barre, « elle cachera des réfugiés dans le grenier et des armes dans la cave du château, les Milandes devenaient un lieu de transition pour les membres des Forces françaises libres. » C’était un haut lieu de la résistance et du contre-espionnage durant la Seconde Guerre mondiale. Au cours de la décennie suivante, ce sera indistinctement un centre de réflexion sur les discriminations — la fameuse première conférence sur le racisme organisée le 13 janvier 1957 et celles qui vont suivre — et un paradis pluriethnique.

Aux Milandes, cette volonté d’accompagner la parole d’actes symboliques tient en un seul lieu : la chambre d’Akio, le premier enfant adopté par Baker. Voici ce que son petit frère Jean-Claude Bouillon-Baker, le cinquième arrivant, écrit sur lui dans sa passionnante autobiographie Un château sur la Lune. C’est, semble-t-il, le plus écrivain de toute la « tribu » : « Le pays où il est né, en juillet 1952, c’est la Corée communiste, coupée en deux par la guerre avec les États-Unis. Orphelin, il est évacué et recueilli par la Croix-Rouge japonaise. Maman pose son regard sur lui dans un orphelinat de Tokyo. Ses yeux, à peine bridés, balancent entre Orient et Occident. »

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Illustration : Camille Mazaleyrat

Baker accueille des enfants de tous les pays, de tous les continents, de toutes les confessions. Les Milandes seront un temple de la « fraternité universelle », tel que la prêchait justement Martin Luther King. Dans la chambre, son portrait figure à côté de celui de la Baker des années 1960, comme s’il s’agissait, à travers cette disposition, de créer un lien de parenté, de désigner l’un et l’autre comme deux figures tutélaires indissociables. The King and the Queen : on en revient à Elizabeth II, à The Crown. Les Milandes, ce fut un Buckingham Palace décontracté, au service de la justice sociale et des droits humains. Les déboires financiers de la fin de vie de Baker font que, malheureusement, la propriété n’a pu se transformer en « collège de la fraternité ».

La chanson « Dans mon village » parle de onze enfants. En réalité, il y en aura douze. C’est plus que le nombre de couleurs qui forment l’arc-en-ciel. Douze : cela fait davantage penser au nombre de tonalités en musique. Quel beau symbole pour une mère musicienne ! Voilà l’humanité embrassée dans toutes ses gammes, dans tous ses registres. Comme le dit la chanson I believe in music, « love is the key ».

Nathan Reneaud
Nathan Reneaud est journaliste, enseignant et programmateur au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux. Il a co-fondé Accréds.fr, site dédié à l'actualité des festivals de cinéma, et a collaboré avec plusieurs publications : Etudes, Vodkaster.fr., Slate.fr, Popcorn, Soap, Rockyrama, Kiblind. Il fait également partie du comité de rédaction de Carbone, revue de pop culture où il anime la rubrique « Black Pop ».
Retrouvez cet article dans le feuilleton :

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