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Jeudi 1 février 2018
par Clémence POSTIS
Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.

Samedi, 17 heures. Par miracle, je suis toujours en vie. Je peux admirer l’archéosite de Coriobona, un village gaulois reconstitué qui est notre terrain de jeu, et réfléchir à la durée de vie très limitée de ses habitants. Lémos va-t-il enfin pouvoir épouser Vimpilla ?

« Par Bélénos !

— Mais il va fermer sa gueule avec son Bélénos à la con…

— Non, mais, arrête. C’est le roi quand même. »

Je glisse un œil torve vers Labrios le barde des Lémovices. Je lis dans son regard désapprobateur que je manque de « roleplay ». Autrement dit, je ne fais pas l’effort d’incarner mon personnage. Certes, je suis certainement la prêtresse de Dana la plus vulgaire de la Gaule Transalpine.

Une aventure de jeu de rôle Grandeur Nature repose sur un équilibre délicat entre l’immersion proposée par les organisateurs grâce à leur scénario et la qualité de jeu des joueurs. On n’insulte pas le roi des Bituriges. On se méfie des guerriers fidèles aux druides. On ne suit pas n’importe qui, n’importe où, sous peine de se faire assassiner derrière un bosquet. La pauvre intendante Comatimara a eu le malheur d’aller se laver les dents toute seule : elle a fini torturée par le guerrier Cingétorix. Quant à moi, j’ai échappé de peu à une embuscade mortelle. Game of Thrones chez les Gaulois.

village gaulois de coriobona
Le chemin pour les toilettes est incroyablement dangereux — Source : David Mazeau

Vous avez du mal à suivre ? Moi de même. J’ai passé des heures avant le GN à tenter de mémoriser tous les noms et toutes les fonctions de mon entourage. En temps normal, j’ai beaucoup de mal à retenir les prénoms. Lorsque je suis entourée par Liamarus, Dovecos, Vercana, Adnamatinia, Comatimara et Vimpilla, le travail de mémoire est un peu complexe. De même que mon « roleplay » : j’ai remarqué que les joueurs qui sont à fond dans leur scène, n’aiment pas qu’on interrompe leur diatribe passionnée pour demander « non, mais tu parles de qui ? ».

Les événements s’enchaînent autour de moi sans que je les saisisse tous. Qu’importe : je m’amuse follement dans un cadre d’exception.

L’archéosite de Coriobona

Celtika propose une immersion sans pareil grâce au cadre de jeu : le village reconstitué de Coriobona. Non, je ne suis pas à Médiolano, mais bel et bien à Coriobona, un petit oppidum reconstitué par l’association des Gaulois D’Esse. Maison aristocratique, vannerie, remparts de bois et hémicycle… Une troupe de bénévoles passionnés construit depuis 2003 un village gaulois, en respectant scrupuleusement les techniques de construction de l’époque.

Les joueurs bituriges dorment dans les maisons du village
Les joueurs bituriges dorment dans les maisons du village — Source : David Mazeau

Car non, les Gaulois — nous savons maintenant que ce mot ne veut rien dire, mais il reste follement pratique, non ? — ne vivaient pas dans des huttes sans confort. Pour cette idée reçue, remercions à nouveau César, mais aussi Cicéron, un bon paquet de leurs contemporains, et des historiens français peu scrupuleux de leurs traductions. Les Gaulois ont connu une urbanisation tardive comparée aux Romains. Jusqu’au IIe siècle, les villes sont rarissimes et les villages courants uniquement dans certaines régions de la Gaule Transalpine. Les Gaulois vivent principalement dans ce que nous appellerions des hameaux, avec leurs habitations et leurs infrastructures agricoles.

Leur mode de vie au quotidien est en effet très rural, avec des fermes, des métairies et des maisons qui entourent la villa de l’aristocrate qui possède les terres. Lorsque l’on parle de « villa aristocratique », n’allez pas vous imaginer la domus romaine. Les Gaulois ne sont pas des maçons, ils utilisent principalement du bois et du torchis. La pierre sert principalement aux fondations. Ce mode de construction rend quasi impossible la bonne conservation archéologique des demeures, et complique encore davantage notre compréhension des Gaulois.

Nous pouvons presque affirmer qu’ils vivaient dans des maisons en bois et torchis, bien souvent constituées d’une seule pièce. Que cette affirmation ne serve pas d’excuse pour les imaginer comme un peuple archaïque ! Ils vivent simplement selon des codes différents des Romains et des Grecs. Pour les nobles et les guerriers, le terrain environnant est plus important que la demeure en elle-même : ils ne restent chez eux que pour dormir. Ils vivent davantage en extérieur, et toutes les occasions, qu’elles soient religieuses, politiques ou guerrières… autant de prétextes pour de grands banquets en extérieur, avec tous les convives assis en cercle.

Les repas et banquets rythment la journée de jeu — Source : David Mazeau

Médiolano, IIIe siècle av. J.-C.

Vous ai-je dit que les Gaulois aimaient manger près du sol et les genoux relevés ? Ai-je besoin de préciser que c’est tout sauf pratique ? Je suis en train de prendre une petite pause bien méritée aux tables de banquet, en train de siroter du Red Bull dans mon gobelet en terre cuite.
Depuis ce matin, des mercenaires ont tenté de kidnapper le marchand carthaginois que les Bituriges retiennent en otage — ils sont tous morts dans l’opération —, le grand argentier lémovice a malencontreusement fini écrasé au bas des remparts — une malheureuse chute —, le roi des Bituriges a volé la vedette à notre roi en se mariant lui aussi, et on a eu droit à deux accouchements simultanés. Un samedi normal en GN.

Quant à moi, j’ai passé ma journée à monter et descendre la colline du village pour participer à des rituels. Incapable de mémoriser les noms, et perdue dans une multitude d’intrigues et d’enquêtes différentes, je dois avouer que j’ai bien souvent prié la déesse sans savoir pourquoi.

Le rythme de jeu a quelque peu ralenti, et nous permet à tous de souffler un peu — ou de continuer à intriguer pour certains. Un guerrier biturige engage la conversation avec moi. Sourire franc, épée au côté et cotte de mailles rutilante, il attire immédiatement ma sympathie.

« Et vous ? C’est pour quand l’accouchement ? »

Aïe. Moins de sympathie d’un coup.

« Ah. Non, moi je ne suis pas enceinte. Je suis juste grosse. »

Je suis loin d’être filiforme. Mais la tenue traditionnelle gauloise est loin d’être avantageuse.

Je ne le sais pas encore, mais l’embuscade n’est pas loin — Source : David Mazeau

À la dernière mode gauloise

Bordeaux, 12 juillet 2017

Le village de Coriobona a l’air magnifique. Un tel cadre implique un certain investissement personnel dans le costume. Pas question d’arriver en jean et baskets au beau milieu du campement biturige. J’ai commencé à me méfier quand le Maître du jeu m’a envoyé un lien « Tuto : comment fabriquer ses chaussures gauloises ». Pour favoriser l’immersion de tous les joueurs, il s’agit d’être le plus « archéo-compatible » possible. Je dois donc me vêtir comme une Celte de basse extraction de l’an -300. Je ne peux porter que du coton ou du chanvre, de couleur brune, jaune, orange ou verte. Interdiction formelle de porter du bleu ou du rouge, la couleur des rois, ou du blanc, à réserver aux rituels sacrés. Pour les bijoux : du verre, du cuir, aucun métal précieux ou aucune pierre de valeur. Là encore, ces ornements sont réservés aux aristocrates.

Me voici donc, un après-midi de canicule bordelaise, dans un magasin de couture bon marché, au milieu des tissus d’ameublement à motif floral, les tissus en crêpe et le coton mélangé à de la viscose. Autant de choses qui n’existaient pas dans les métiers à tisser celtes.

Depuis que les Gaulois sont en contact avec les Phéniciens, les Grecs et les Romains, ils ont appris à filer la laine des moutons et à semer le chanvre, et ont relégué aux oubliettes leurs tenues en peaux de bêtes. Ils ont même appris la teinture, par leurs propres moyens. Pour autant, les Celtes du commun, et même les rois, ne raffolent pas des tenus complexes et excentriques : pour les hommes, un pantalon large, une tunique large en lin ou en coton.

Bien sûr, un noble ou un riche guerrier pouvait se reconnaître à la richesse des motifs brodés sur sa tunique, ou si des bandes de tissu teintes venaient orner leur tenue.

Labrios le barde et Azdrubal le marchand
Labrios le barde et Azdrubal le marchand — Source : David Mazeau

Dans mon cas, oublions le pourpre et l’or. Ce sera une tunique en lin large, cousue très simplement, voire grossièrement. Elle peut être sans-manche, manche longue ou mi longue, avec une encolure ronde. J’opte pour les manches mi-longues, pour me protéger au maximum des moustiques. Les femmes ajoutent à leur tenue une autre tunique en laine, aussi simple dans la confection, et qui s’arrête soit aux genoux, soit aux mollets.

Une troisième couche vient s’ajouter à tout cela : le peplos. Il s’agit d’un gros tube de laine très large, voire informe selon nos critères actuels, maintenu aux épaules pas des fibules. Le peplos peut remplacer la tunique en laine, ou s’y ajouter selon la météo.

Devant les étals de tissu, je jette un coup d’œil aux notes que j’ai prises sur mon petit calepin. Difficile de mémoriser tous les éléments et toutes les règles à observer. J’opte pour du vert et du brun, en espérant que personne ne remarquera que ma laine est mélangée à de l’élasthanne.

Dernière petite touche : le manteau, baptisé aussi la saie, et qui est en réalité un simple plaid jeté sur les épaules. Autant vous dire qu’une fois enfilé tout mon attirail, je ne me sens pas comme une princesse, mais comme une loutre échouée.

Le mariage avorté

Mediolano, IIIe siècle av. J. — C.

« Par Bélénos ! Que veux-tu créature de la forêt ! »

L’enfant de Cernunnos vient de tuer un père et son fils
L’enfant de Cernunnos vient de tuer un père et son fils — Source : David Mazeau

Nous sommes une grosse dizaine réunie devant le Nemeton en fin d’après-midi. D’un côté de la barrière sacrée : Liamarus, le roi des Bituriges, torse nu, invoque Bélénos pour le protéger. De l’autre, l’enfant de Cernunnos. Créature muette en toge blanche, des fougères comme couronne, elle se déplace avec grâce de l’autre côté de la clairière. Une beauté diaphane à ne pas prendre à la légère : elle vient d’égorger un enfant et son père, et de tuer Turcos le druide. Dommage, il était gentil ce druide-là.

Les interactions avec l’enfant de Cernunnos durent longtemps, et les personnes non consacrées sont sommées de quitter la scène. Seuls restent le roi Liamarus, béni par Bélénos, les druides et les prêtresses ordonnées. Mais j’en ai compris assez : la créature réclame du sang. La barrière sacrée du Nemeton s’effiloche, et malheureusement personne ne se souvient comment emprisonner à nouveau l’entité maléfique qui s’y trouve emprisonnée.

De fait, lorsque nous sommes tous réunis dans l’hémicycle du village, l’ambiance est un peu lourde. Tout le monde se demande si l’on va enfin pouvoir faire ce pour quoi nous sommes venus : marier Lémos et Vimpilla.

Je jette un coup d’œil méfiant à mon compagnon, le barde Lémovice Labrios. Depuis hier, il aide Louernia, la maîtresse délaissée, et Comatimara son intendante, à faire capoter le mariage. Pourquoi ? Je crois qu’il a un faible pour les situations désespérées et les femmes délaissées injustement.

Si j’ai bien suivi ces feux de l’amour en Gaule, pendant des années Louernia a été la grande favorite de Lémos, jusqu’à ce que son attention se tourne vers Vimpilla, la princesse biturige.

L’enfant de Cernunnos
L’enfant de Cernunnos — Source : David Mazeau

Louernia est persuadée que Lémos est victime d’un philtre d’amour. Ce matin, elle a passé un long moment à essayer de me tirer les vers du nez.

Courtoise, je ne lui ai pas fait remarquer qu’étant fraîchement ordonnée novice de Dana, je ne risquais pas de faire la différence entre une potion d’amour et une soupe aux airelles. Sans oublier que je suis persuadée qu’elle s’est juste fait larguer. Malgré tout je sais, grâce à Labrios, qu’elle se donne beaucoup de mal pour faire annuler le mariage.

Reste que les implications politiques et diplomatiques de l’union du roi lémovice et de la princesse biturige sont énormes : la sœur du roi, et l’élue de Dana insistent sur la nécessité de ce mariage. Dans le campement lémovice, je suis ses yeux et ses oreilles, et je dois m’assurer que Louernia ne fait rien de stupide.

Alors que je suis assise aux côtés de Labrios, prête à assister au mariage de Lémos et Vimpilla, je suis plutôt confiante. J’essaie de ne pas lui montrer trop ouvertement ma satisfaction. C’est mal de narguer les gens.

L’hémicycle est une sorte de forum, des escaliers de bois et de terre battue servent de bancs. Depuis le début du week-end, on y a inhumé deux cadavres, célébré un mariage et prié au moins quarante-six fois Bélénos. Lémos et Vimpilla, la tête ceinte d’une couronne de fleurs, attendent au centre d’être enfin mariés pendant qu’on a tous les fesses pleines de poussière.

« Arrêtez ! Arrêtez tout ! »

La voix de stentor du roi des Bituriges résonne dans l’hémicycle. Il surgit au-dessus de nous, nous domine. Il n’a pas l’air très content.

« Ce mariage ne peut pas se produire ! Les mariés sont ensorcelés ! »

Bouche bée, je me tourne vers Labrios. Il me fixe avec un grand sourire. Ils ont réussi à faire capoter l’événement principal du week-end !

Clémence POSTIS
Journaliste pluri-média Clémence a pigé pour des médias comme NEON Magazine, Ulyces, Le Monde ou encore L'Avis des Bulles. Elle est également podcasteuse culture pour Radiokawa et auteure pour Third Éditions.
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