Épisode 2
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Dimanche 13 janvier 2019
par Ixchel DELAPORTE
Ixchel DELAPORTE
Ixchel Delaporte est journaliste à l’Humanité depuis seize ans. Pendant plusieurs années, elle a arpenté les quartiers populaires et donné la parole à ceux qui les habitent. Elle a aussi tendu son micro et produit trois documentaires pour France Culture. Aujourd’hui, elle travaille sur la pauvreté en France. Les Raisins de la misère, une enquête sur la face cachée des châteaux bordelais (Le Rouergue) est son premier livre.

Dans le village de Vayres, nulle trace de pauvreté mais des maisons alignées et de charmants potagers. Derrière ces jolies façades se cache pourtant une grande pauvreté. Jeanne et Michel ont du parfois se priver de manger ; aujourd’hui ils survivent grâce au Secours Populaire. À l’ombre des grands châteaux de Saint-Émilion, rencontrez ceux qui subissent « le couloir de la pauvreté ».

Comme me l’ont dit les habitants du couloir de la pauvreté, les transports ne permettent pas de se rendre directement d’une ville du Bordelais à une autre, sans être obligé de passer par Bordeaux. Pendant trois jours, j’ai pris le train de Soulac à Bordeaux, puis de Bordeaux à Libourne et enfin de Bordeaux à Langon. Des heures à aller dans un sens et dans l’autre, à ausculter ce paysage rempli de vignes à perte de vue. Des heures à me demander si j’aurais le plaisir de retrouver, lors des débats et des signatures, des personnages du livre.

Quand je suis arrivée à la librairie de l’Acacia à Libourne, quelle ne fut pas ma surprise de voir se présenter à moi une petite dame à la voix douce et aux yeux pétillants ? « Je suis Marie-Paule, bénévole au Secours populaire. Malheureusement, je n’ai pas pu venir avec Jeanne. Elle a eu un empêchement, peut-être qu’elle n’a pas osé… » Quand j’ai commencé à travailler sur la pauvreté des mois auparavant, j’avais contacté les associations caritatives. Marie-Paule m’avait alors orienté vers Jeanne, une bénéficiaire du Secours populaire. Nous avions discuté au téléphone et Jeanne avait accepté ma visite chez elle. C’était en juillet.

Les Pauvres invisibles

Son village, Vayres, en bordure de Dordogne, tout près de Libourne, n’a pas reçu les honneurs de Saint-Émilion, classé par l’UNESCO en 1997. Pourtant le bourg est charmant et possède quelques châteaux. Ici, nulle trace visible du couloir de la pauvreté, ainsi nommé par les statisticiens de l’Insee en 2011, dans une note de quatre pages qui croisait leurs données statistiques avec celles de la CAF (Caisse d’allocations familiales) et de la MSA (Mutualité sociale agricole). Elle détaillait le sort d’environ 60 000 personnes de moins de 65 ans vivant sous le seuil de pauvreté. Le couloir part de la pointe nord du Médoc, passe sur la rive droite de l’estuaire à la hauteur de Blaye. Il embrasse ensuite le Libournais, le Sauternais et le Langonais. Ce couloir, qui dessine une sorte de croissant, termine sa course et se referme à Agen et Villeneuve-sur-Lot.

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Le « couloir de la pauvreté »

L’état décrépi de certaines villes (Lesparre-Médoc, Pauillac, Libourne, Castillon-la Bataille, Langon), à la limite de l’abandon, était visible à l’œil nu. En revanche, tout au long de mon enquête, j’ai été frappée par l’invisibilité prégnante des très pauvres. Il faut croire qu’à la campagne, la misère se cache. Jeanne vit avec son mari Michel dans une maisonnette couleur crème accolée à une autre similaire dans un petit lotissement HLM. Toutes ont une clôture verte en plastique. J’ai rendez-vous à 14 heures, mais à part un chien qui aboie derrière le rideau, pas une âme qui vienne m’ouvrir.

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Ixchel DELAPORTE
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