Épisode 7
8 minutes de lecture
Mercredi 17 mars 2021
par Sevan Hosebian-Vartanian
Sevan Hosebian-Vartanian
Originaire de la Drôme, Sevan Hosebian-Vartanian a rejoint le Sud-Ouest pour intégrer l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine (Ijba) en 2019. En alternance à Far Ouest pour l'année, ses sujets de prédilection sont les problématiques sociétales et les questions religieuses.

Acteur·ices porno, camgirls et camboys, média spécialisé… Banques comme plateforme de paiement en ligne refusent tout contact avec ces travailleur·euses du sexe. Le jugement moral de la société les empêche donc de toucher leur salaire et de vivre décemment de leur activité. Vanessa, travailleuse du sexe, et Carmina, rédactrice en chef du Tag Parfait et réalisatrice de films pornographiques font les frais de ce rejet institutionnel.

Les clients en réel se sont faits plus rares pendant le premier confinement de 2020. C’est le constat de Vanessa, travailleuse du sexe à Bordeaux. L’amende de 135€ a pesé comme une épée de Damoclès sur ceux habitués à payer pour ses services, eux-mêmes fragilisés financièrement par la crise sanitaire. La jeune femme de 21 ans a dû s’adapter à la situation pour continuer à gagner un salaire : elle a développé son activité sur internet. « Nous avons toutes dues passer en ligne, ce qui est très compliqué car la concurrence est rude. »

Il a fallu donc passer au tout numérique, y compris pour les paiements. En plus de devoir apprendre un nouveau métier, Vanessa s’est heurtée à la difficulté de percevoir l’argent qu’elle avait gagné. Pour les paiements, Vanessa s’est tournée vers des plateformes dédiées aux contenus explicites. « Ces plateformes, comme OnlyFans, prennent une commission. AVN Stars que j’utilise prend 20 %. » Elle s’inquiète : « L’autre problème du numérique est que nous ne sommes pas sûres d’être payées si la plateforme décide de fermer. »

C’est ce qui s’est passé avec CamCokine. Le site de caming a mystérieusement disparu du net en septembre 2020, laissant plusieurs travailleuses du sexe sans rémunération, comme l’expliquait nos confrères du Tag Parfait. Le hashtag #PayezVosCamgirlsCamcokine a même été relayé par de nombreuses travailleuses, se sentant lésées. Parmi elles, Émilie, à la tête d’un recours collectif contre Claudine Tricoire, gérante du site. Elle confirme que, 6 mois plus tard, la plateforme ne l’a toujours pas rémunérée. Le site lui doit encore plusieurs milliers d’euros. « Une plainte au civil va arriver, ainsi qu’un recours aux prud’hommes », prévient Émilie. 

Lors d’un échange téléphonique très bref, Claudine Tricoire nous a indiqué que « toutes les filles avaient été payées » et qu’un mandataire avait envoyé un avis à toutes les personnes concernées. Nous devions échanger plus longuement sur cette affaire, mais la gérante n’a finalement pas donné suite à nos questions. Depuis, le site CamCokine a de nouveau fermé ses portes fin février, promettant un solde tout compte dès le 1er mars.

Ni banque ni PayPal pour les travailleuses du sexe

Mais pourquoi utiliser ces plateformes spécialisées à l’avenir fragile ? Parce que les travailleuses du sexe n’ont pas beaucoup d’autres choix pour récupérer leur argent. Elles pourraient peut-être utiliser Paypal, une plateforme de paiement en ligne qui compte plusieurs millions de clients en France et ne prend pas de commission. Mais le service refuse que ses clients utilisent la plateforme pour payer des services à caractère sexuel. Vanessa le sait très bien.

2 heures après, on m’a prié de virer mon argent ailleurs en me laissant un délai de 30 jours. Cela n’est même pas du travail du sexe directement, c’est de la presse !

« Au moment du virement, il ne faut pas que le client mette des commentaires comme « merci pour la cam » ou « merci pour la nude ». Car si PayPal voit du contenu sexuel, il bloque. » Une mésaventure qu’a connue une consoeur de Vanessa suite à des remerciements trop explicite d’un client sur PayPal.« Il faut donc ruser. »Contacté, le spécialiste du paiement en ligne a refusé de répondre à nos questions. Outre la précaution, Vanessa avance tout de même une solution pour récupérer cet argent : créer une micro-entreprise. Mais qui dit micro-entreprise, dit taxes ; et qui dit taxes, dit moins de revenus. « Cela n’est pas possible de gagner sa vie correctement de cette façon », confie la jeune femme.

Le problème concerne aussi les cagnottes en ligne et les banques, comme l’écrivait Le Tag Parfait. Carmina, personnage principal de notre feuilleton Les Amateurs Pro et rédactrice en chef du Tag Parfait, nous explique : « Le pot commun a fermé deux cagnottes solidaires pour les travailleuses du sexe. Le site a retenu l’argent puis a  remboursé les participants. Tout en gardant la commission… » Joint par téléphone, le site indique qu’ils n’ont pas d’agrément pour les cagnottes solidaires, mais uniquement pour les cagnottes d’ordre privé.

Le magazine en ligne consacré à la culture pornographique que Carmina dirige a également fait les frais de ce blocage par sa néobanque, Qonto. En novembre 2019, le compte en banque du Tag Parfait a été fermé. « Une fois, un client s’est trompé sur une facture, au lieu de mettre le nom de l’association, il a mis Le Tag Parfait. 2 heures après, on m’a prié de virer mon argent ailleurs en me laissant un délai de 30 jours. Cela n’est même pas du travail du sexe directement, c’est de la presse ! »

Carmina a demandé à rejoindre plus d’une dizaine de banques, en vain. La loi dispose que tout un chacun a droit à un compte bancaire. L’article L. 312-1 du code monétaire et financier indique qu’en cas de refus des banques, un individu peut saisir la banque de France qui peut forcer une banque à ouvrir un compte. C’est vers cette démarche qu’un bon nombre de travailleuses du sexe sans solution se tournent, à l’instar Carmina.

Concernant l’abolitionnisme, nous sommes passés de la volonté d’abolir la réglementation à celle d’abolir la prostitution.

On lui a donc assigné un compte minimaliste (pas de chéquier, carte bancaire limitée…) au Crédit Agricole. Elle peut demander une réévaluation de ses services bancaires au bout d’un certain temps. Pour elle, les banques sont méfiantes principalement pour une raison : elles souhaitent maintenir une bonne réputation et ne pas être liées à des activités considérées encore comme immorales. « Les banques n’ont pas envie de nous car ce n’est pas bon pour leur image. Elles pensent aux vieilles croyances… Le porno serait lié à la mafia, ce genre de choses. Elles évoquent aussi la loi sur le proxénétisme », explique Carmina.

Travail du sexe : une activité bien légale

Si le proxénétisme est bien illégal, le délit de racolage a été supprimé en 2016. Ainsi, ce sont les clients qui s’exposent à une amende de 1 500€, pas les travailleuses et travailleurs du sexe, qui font donc un métier parfaitement légal. « Le travail du sexe est légal de longue date en France, même lorsque le racolage était pénalisé. En droit français, tout ce qui n’est pas interdit est permis. Simplement, tous les moyens de l’exercer étaient pénalisés », nous explique Sarah-Marie Maffesoli, juriste du Syndicat du Travail Sexuel en France (Strass). « En dépénalisant le racolage public, un moyen d’exercer le travail du sexe a été légalisé. Mais la pénalisation de l’achat d’actes sexuels a créé un nouveau « délit-obstacle » qui permet de lutter contre le travail du sexe sans pour autant l’interdire »

Jusqu’en 1946, les maisons de tolérance, c’est-à-dire des maisons de prostitution, étaient d’ailleurs autorisées en France. On parlait alors de régime réglementariste : l’activité est autorisée mais soumise à une réglementation, notamment pour des questions hygiénistes. Comme l’explique cette juriste, la France a ensuite revendiqué une position abolitionniste. « Concernant l’abolitionnisme, nous sommes passés de la volonté d’abolir la réglementation à celle d’abolir la prostitution. (…) La prostitution a de tout temps été considérée par les courants abolitionnistes comme une violence à l’encontre des femmes. » De fait, quand on parle de prostitution, parler d’abolitionnisme actuellement revient à parler d’abolition de la prostitution.

L’État essaie de nous surprotéger mais il ne fait qu’empirer la situation. Il nous met même plus en danger.

Elle précise : « Jusqu’en 2016, la France n’était clairement pas abolitionniste. Depuis, du fait notamment de la persistance de réglementations locales pénalisant la prostitution, il est délicat d’affirmer qu’elle l’est devenue. » La juriste préfère parler de « contexte quasi-prohibitionniste » car la France lutte contre la prostitution et de très fortes restrictions autour du travail sexuel existent. « La pénalisation des clients s’inscrit dans la continuité de la politique de lutte contre la prostitution menée en France depuis qu’elle se revendique abolitionniste. »

Pour Vanessa, travailleuse du sexe à Bordeaux, cette vision de la prostitution est fausse et amène à prendre de mauvaises décisions. « L’État dit qu’on est en situation de prostitution, comme si on subissait cette prostitution. Il essaie de nous surprotéger mais il ne fait qu’empirer la situation. Il nous met même plus en danger, car on doit se cacher pour ne pas que les clients payent une amende. J’ai donc beaucoup plus peur d’être agressée. »

Un rejet global et institutionnel

Ces blocages sont systématiques, même si le travail sexuel n’est pas illégal. Quand on parcourt les conditions générales d’utilisation de la néo-banque Qonto par exemple, on peut y lire : « Ne sont pas autorisées à ouvrir un Compte de paiement auprès d’OLINDA les personnes morales ou physiques qui exercent une activité dans les secteurs énumérés ci-dessous : sexe (pornographie, prostitution, vente d’accessoires sexuels, escorte) » Nous l’avons contactée afin de savoir pourquoi elle refuse de donner un compte aux travailleuses du sexe. Elle a refusé de nous répondre sur ce  sujet qui semble tabou.

Tabou aussi pour d’autres entreprises. Le blocage du travail du sexe ne se limite pas qu’au secteur bancaire. Carmina du Tag Parfait nous le confie : « J’ai été virée de Vimeo [un hébergeur de vidéos] avec ma société de production de films pornos. » Elle y avait posté des bandes-annonces non-explicites de ses œuvres cinématographiques. Vimeo indique clairement sur son site, en anglais, qu’on ne peut pas héberger « tout contenu qui est sexuellement explicite ou promeut un service sexuel. » Nous avons essayé de demander des explications à Vimeo, qui nous a laissé, là encore, sans réponse.

On voit mal comment les banques pourraient être poursuivies, car elles ne favorisent pas la prostitution d’autrui puisqu’elles interviennent a posteriori.

Carmina ajoute : « On m’a également virée d’Instagram. Tous ces outils peuvent être utilisés par tout le monde, mais pas par nous. Quand je dis que je fais du porno, ils répondent que c’est mort. Soit on est banni, soit on risque de se faire virer à tout moment. » Le compte Instagram en question  n’affichait pourtant pas de nudité.

Le réseau social appartenant à Facebook indique, dans ces conditions d’utilisation : « nous n’autorisons pas la nudité sur Instagram. » Paradoxal, compte tenu du fait qu’il a mis en place « une prime secrète à la nudité », d’après Mediapart : les photos de personnes dévêtues seraient davantage mises en avant, forçant les utilisateurs à se dénuder pour toucher une plus large audience. Le service de partage de photos et de vidéos, lui non plus, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

En 2021, les travailleuses et travailleurs du sexe semblent encore considérés comme des parias manquant de pudeur qu’il faut absolument écarter de son chemin. Leur activité — et d’une certaine façon, leur personne — fait encore face à une condamnation morale de la part de la société. Banques, cagnottes en ligne, réseaux sociaux, hébergeurs de vidéos… tous refusent l’accès à leur service aux travailleuses et travailleurs du sexe pour maintenir leur bonne réputation, mais aussi par peur d’être poursuivi pour une activité illégale : le proxénétisme.

C’est le cas d’Instagram et de Paypal. « Le droit français définit très largement le proxénétisme comme « toute aide ou assistance à la prostitution d’autrui. » Dès lors que ces plateformes favorisent la mise en relation entre client et travailleur du sexe, que ce soit par le biais d’annonces (sur Instagram) ou pour le paiement (avec Paypal), elles peuvent être poursuivies », indique la juriste Sarah-Marie Maffesoli.

Cela est différent pour les banques. « On voit mal comment elles pourraient être poursuivies, car elles ne favorisent pas la prostitution d’autrui puisqu’elles interviennent a posteriori », estime la juriste du Strass. Ouvrir un compte en banque à une travailleuse du sexe ne devrait donc pas, en principe, poser de souci. Mais encore une fois, la bienséance l’emporte et souvent, les banques rejettent leurs demandes. Ce refus est-il abusif ? Selon Sarah-Marie Maffesoli, « les contrats peuvent contenir certaines clauses. En soi, cela ne me paraît pas illégal et cela ne me semble pas ressortir de clauses abusives. » Cela pose néanmoins encore un problème, pour l’instant sans solution : celui de la discrimination en raison de l’activité professionnelle.

Sevan Hosebian-Vartanian
Originaire de la Drôme, Sevan Hosebian-Vartanian a rejoint le Sud-Ouest pour intégrer l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine (Ijba) en 2019. En alternance à Far Ouest pour l'année, ses sujets de prédilection sont les problématiques sociétales et les questions religieuses.
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